Au revoir, mon ami

Ce que j’aurais aimé écrire autre chose aujourd’hui.

Hier. 7 juillet 2018. Un samedi matin splendide à Boucherville. Un de ces matins doux avec une légère brise, juste après une semaine de canicule.

D’habitude, je me lève tôt. Même si je ne travaille pas à un roman, que je n’ai pas de texte à apprendre, ou que je ne vais pas courir. J’aime me lever à l’aube, voilà tout. Avoir l’impression que le jour m’appartient. Mais ce matin, j’ai dormi. Un peu. Jusqu’à 7:40. Un genre de grasse matinée. Enfin, mon genre de grasse matinée. Bref. J’imagine que j’en avais besoin.

Je me suis glissé hors du lit, j’ai pris un café avec ma blonde. Je lui ai dit que j’irais au gym au lieu d’aller courir à cause de ma blessure. Une blessure, tu sais bien, rien de grave, mais qui va, qui vient, qui m’oblige à plus de repos que je ne le souhaiterais. Alors, aller au gym par une si belle matinée d’été. Tu parles! C’était en plein le genre de matin où on aurait pu se rencontrer par hasard au Mont St-Bruno et courir une belle poignée de kilomètres ensemble.

Je me suis préparé un shake. Je n’ai pas épluché Facebook ni Twitter ni La Presse sur le web, ce que je fais pratiquement tous les jours. J’ai bu mon café, j’ai traîné un peu. J’avais la flemme, mais j’ai fini par grimper sur mon vélo. J’ai filé au gym.

C’est en arrivant là-bas, autour de 9 heures, que mon iPhone a vibré. Je venais de cadenasser mon vélo, il faisait bon. J’ai regardé de quoi il s’agissait.

Et c’est là. C’est là que j’ai appris la nouvelle. Ton accident. Merde, un accident

Ton décès.

J’ai appris que tu étais mort là-bas, à la frontière du Pakistan et de la Chine, en tentant d’atteindre le sommet du K2. Ton équipe et toi étiez encore en phase d’acclimatation. Du camp 2, vous étiez en route vers le camp 3.

Tu as fait une chute.

Ça n’avait aucun sens pour moi.

J’ai reçu ça comme un coup au corps. Ça m’a fait plier les genoux. Je me suis assis sur le trottoir. J’avais plus de souffle. Je tremblais de partout. Tout s’est enveloppé de brouillard.

Tout de suite, j’ai pensé à ta blonde, à tes filles. Je voulais pas y croire. Non. Pas ça. Pas toi.

 » Dis-moi que c’est pas vrai!  »

J’ai dû te demander ça une dizaine de fois, à voix basse, comme si j’espérais une réponse de ta part.

De réponse, il n’y en aura pas.

Je suis resté là sans bouger de longues minutes. J’ai pleuré.

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Tu étais de ces amis comme on en rencontre peu dans une vie. On était pas très proche, pourtant, chaque fois qu’on se voyait, ça coulait de source. C’était comme si on s’était quitté la veille. On pouvait reprendre la conversation où on l’avait laissée comme si de rien n’était. C’était pas compliqué. On jasait, on courait, on riait. On se parlait de nos rêves. Des amours de nos vies qui remplissaient nos cœurs, des projets d’aventures qui débordaient dans nos têtes. Je te parlais de mes courses de fous, tu me racontais tes expéditions. Et s’il y a une chose, tu étais intransigeant lorsqu’il était question de sécurité. Tu me remontais le moral lorsque je te parlais de mes abandons. Tu me disais:  » Faut que tu écoutes ton corps, niaise pas avec ça. Si quelque chose ne fonctionne pas comme ça devrait, arrête avant d’empirer la situation. Tu pourras toujours te reprendre. Ne mets pas ta santé ni ta sécurité en jeu.  » T’avais raison. Et je ne crois pas me tromper en disant que tu agissais de la même façon. Tu savais faire la différence entre repousser ses limites et aller trop loin.

Tu me parlais de ton métier, parfois. Mais seulement quand je te posais des questions sur le sujet. J’admirais ton travail. Pompier. Capitaine, tu étais. Caserne 19-3 à Montréal. Au service des gens, des autres, de la communauté.

Des amis, des connaissances me parlaient de toi à l’occasion. Toujours avec un immense respect.

À mes yeux, tu étais un grand. Tu le seras à jamais.

On s’est joyeusement pinté aussi, soyons franc. À Québec. L’avant-veille du Pentathlon des Neiges, en février 2017. On s’est solidement dévissé la tête, avec Patrick H. On a rigolé en descendant, en enchaînant de grands verres de blondes et de rousses. Après, on a zigzagué pas mal en marchant sur Grande-Allée. On voulait pas rentrer à l’hôtel, mais fallait bien, parce que tout fermait. Ça faisait un bail que je ne m’étais pas soûlé de la sorte et tu sais quoi? C’était merveilleux. J’étais là, avec toi et Pat et on pleurait de rire pour rien et c’était juste parfait.

Le lendemain, quand il a fallu se rendre à la conférence de presse et s’entraîner devant les médias, c’était, disons, un peu plus douloureux d’être debout et de fonctionner, mais ça nous empêchait pas d’avoir le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

On s’est juste entraîné moins longtemps qu’à l’habitude.

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On devait aller courir ce printemps. J’ai relu nos derniers messages. J’ai réalisé que je n’ai pas donné suite à l’un d’eux concernant une sortie matinale au Mont St-Bruno. Bordel. Je m’en veux. Je me sens idiot. Je pourrai pas rattraper ça.

La dernière fois qu’on a couru ensemble, c’était au début de l’hiver. Je suis allé te rejoindre chez toi. On a couru dans la neige et la glace, et tu m’as invité à prendre un café, après.

On s’est revu fin avril, si je me trompe pas, pour parler de notre collaboration avec Northman/JustRun.

Et là, je te reverrai plus. Je pense aux occasions ratées. Ça fait mal.

Tu sais quoi? Souvent, quand je courais au Mont St-Bruno, je pensais à toi. J’espérais t’y croiser. C’était ta montagne plus que la mienne, d’une certaine façon. C’est là qu’on s’est parlé la première fois, un matin comme aujourd’hui…

Maintenant, quand j’irai, je penserai toujours à toi.

Et tu pourras venir m’y rejoindre en silence quand tu voudras.

Tu vas me manquer.

J’écris ça et après, je vais aller courir dans les rues près de chez moi. En ton honneur. En ta mémoire. Par amitié.

Je me fous de ma petite blessure. Elle ne compte même pas.

Tu étais un homme d’exception, Serge.

J’aurais bien aimé te le dire en vrai. Je te le dis, là. Faute de mieux.

J’espère que le vent emportera mes paroles jusqu’à toi.

Je te garde dans mon cœur. Pour toujours.

Au revoir, mon ami.

… For those who were stolen away by

death’s cruel hand.

For them, I will live. I will revere their memory

and I will live… ( Jocko Willink )

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À la mémoire de Serge Dessureault, 11 août 1964 – 7 juillet 2018.

22 Comments on “Au revoir, mon ami

  1. Mes pensées et mon coeur battent à cent à l’heure lorsque je lis « …Et là, je te reverrai plus. Je pense aux occasions ratées. Ça fait mal… » sa femme, ses enfants avec qui je partage la peine, la détresse et la confusion. Ses parents et amis qui doivent se répéter la même chose que toi Patrice et ça nous rappelle que chaque moment est précieux. Je sympathise avec tous ceux qui ont été sur sa route. Paix en son âme de grimpeur…

  2. Bonsoir M. Godin: je ne vous connais pas personnellement mais je connais le Grand Serge. Merci pour votre beau texte! Il est certain que nous avons tous été estomaqués avec cette nouvelle samedi matin. Pour ma part, je me suis effondrée dans les escaliers de la maison quand j’ai entendu la nouvelle à la radio. La perte est immense. Dimanche, en allant au dépanneur – page couverture du Journal de Montréal: un 2e choc – c’est comme si je réalisais que je n’avais pas fait un très mauvais rêve mais que c’était malheureusement bien réel.
    Il est certain qu’à toutes les fois que j’irai marché au Mont-St-Bruno, j’aurai une pensée pour Serge … souvent je le croisais là avec ma Très Chère Marie-Josée le samedi matin. Un Grand Homme nous a quitté … Sympathies et courage à vous mais également à une Très Grande Famille Élargie

  3. Très beau message. Ici, à Saint-Michel-des-Saints, on peut presque dire que le village au complet a plié des genoux. Nous ne pouvions croire à cette terrible nouvelle.

  4. Quel témoignage touchant! Mes plus sincères condoléances pour la perte de cet être très cher.

  5. Mes sympathies… tu ne me connais pas personnellement, mais on s’est croisé régulièrement à l’École des enfants.
    Je me permets de t’adresser ce mot avec grande compassion. Ce genre d’événements amène son lot de tristesse, mais aussi une multitude d’émotions, de réflexions, de prises de conscience, plus ou moins liés à l’événement…
    Bon courage! Ton ami te donnera sûrement la force de devenir une version encore meilleure de toi même.
    Julie

  6. Quel beau témoignage! Mes condoléances à sa famille ainsi qu’à ses collègues. Il est parti en faisant ce qu’il aimait.

  7. Wow, quel beau texte. Belle hommage pour mon confrère de travail que j’admirais temps. Merci

  8. Très beau et vibrant message! Mon coeur et mes pensées sont avec la famille, sa femme et ses enfants!

    Lily ~××~

  9. Patrice toute mes
    Sympathies pour cet ami perdu….ton texte me touche profondément. J’ai vu Serge dans une émission sur les pompiers et il semblait vraiment être un humain extraordinaire. Courage à tous ceux qui l’ont connu et aimé

  10. J’espère que tu auras reçu des ailes pour voler jusqu’au sommet du K2…..où pour nous, ton nom flottera à jamais!

  11. Très beau texte, bel hommage!! Bravo! Toutes mes condoléances à toi et toute sa famille 💕

  12. Pauvre Patrice et pauvre Serge!!!! Il était trop jeune pour partir. Quand on dit que la vie ne tient que par un fil et qu’elle est fragile!! Au moins, il l’aura vécu a fond! Piètre consolation !! Je te souhaite toutes mes sympathies Pat! Et à sa famille aussi! Je vous souhaite du courage pour passer au travers ce dur moment…

  13. Toujours le verbe , le mot juste. Ton écriture comme un baume sur une plaie invisible. On se connaît si peu et pourtant à chacune de tes phrases j’ai l’impression d’être là, de t’accompagner, de sentir le pouls affolant de ta pensée. Merci

    Dan

  14. Tres bel hommage ….. la vie est parfois cruelle et injuste ….. bon courage et sympathies à toi et à la famille de Serge

  15. Beautifully written…as a friend, as a human being.

    I am certain the universe will send you a sign from him!

    Sorry for your loss,

  16. Ce que j’aurais aimé lire autre chose ce matin … mais tes mots, comme un baume, un sourire … merci!
    Ps: allez, lace tes godasses de course, il est déjà dans tes talons! 😉

  17. Quel bel hommage…
    Bon courage.
    Ce matin je vais courir.
    Et profiter de la vie…

  18. Tu nous fait connaître dans un moment de grande tristesse quelqu’un d’authentique, qui aimait la Vie avec un grand V. Ce soir, quand j’irai courir après ma journée de travail, je penserai à lui. à sa famille, aux amis qu’il laisse derrière lui. Paix !

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