Vermont 100: Une quatrième fois

J’avais le souvenir de mon VT100 2013 en travers de la gorge. L’an dernier, la tête et le coeur n’y étaient tout simplement pas et j’avais passé la majeure partie des 160 kilomètres à m’apitoyer sur mon sort, triste et con, et à vouloir abandonner pour un oui ou pour un non. Le soutien et les encouragements de ma blonde, de mes filles et de mes amis Charles et Geneviève m’avaient permis de demeurer en piste et de terminer «l’épreuve», mais j’en avais bavé solidement en me trainant de peine et de misère.

J’avais très envie d’effacer ça. Et surtout, de ne pas recommencer le même maudit manège.

Première chose: J’ai promis à ma bande – toujours constituée de ma blonde, Nathalie, mes trois filles et de Charles et Geneviève – que j’allais garder le sourire quoiqu’il arrive et que je m’arrangerais pour que le moral soit au plus haut niveau.

Deuxième chose: Je me suis promis de ne pas me plaindre, d’apprécier la beauté du parcours, d’avancer coûte que coûte, de courir et de ne pas me trainer les pieds.

Si j’ai bien rempli le premier point, j’ai eu plus de mal pour le deuxième. Cela dit, mes quadriceps en sont un peu la cause…

course map

4:00 du matin samedi. Le départ. Toujours aussi relax. On est une dizaine de québécois à faire la course. On se serre la main, on se souhaite bonne chance. Je me mets en ligne dans la dernière minute en compagnie de Louis A. Il fait frais, légèrement humide. Je porte des shorts Pearl Izumi Ultra et une simple camisole North Face. Mes pieds sont chaussés de mes Pearl Izumi N2 Trail bleu/vert qui ont 320 km au compteur. Je n’ai pas l’intention de les changer, à moins d’un pépin majeur. Je me sens bien, reposé.

Une fois lancé, le rythme s’installe tranquillement. Je cours avec Louis, en jasant. Louis est plus rapide que moi. Il passe sous les 3 heures au marathon. Mais comme on court un 100 miles, il n’y a pas de presse. Quand il aura envie d’augmenter la cadence, je le laisserai filer pour ne pas me bruler. Les premiers kilomètres se font sans accrocs, à une bonne cadence. On dépasse pas mal de monde. Puis, comme il se doit, je dois faire un arrêt dans les bois… car il y a des choses auxquelles on échappe pas… Je souhaite bonne route à Louis, j’éteins ma lampe frontale et prends la tangente à travers les fougères.

Trois ou quatre minutes plus tard, c’est un troupeau de coureurs/coureuses qui m’a dépassé… Je repars à l’attaque sans trop pousser, histoire d’aller reprendre ma place plus à l’avant. J’y arrive assez bien et je rejoins Louis (il a du s’arrêter lui aussi) maintenant accompagné de Vincent F. et Denis L. Nous voilà tous les quatre galopant au même rythme sur les routes du Vermont.

Le jour se lève. Je remplis ma bouteille aux points d’aide Densmore Hill puis, plus loin, Dunham Hill sans perdre de temps. Notre petit groupe se sépare aux environs du 20ième kilomètre. Denis est resté un peu en retrait, Louis et Vincent ont pris les devants. Je ne force pas pour les rejoindre. Je garde mon rythme, m’efforce de manger régulièrement, soit un gel ou soit ma nouvelle découverte, des minis barres d’énergie à base de Chia. À chaque heure, je prends aussi une S!Caps – capsule de sodium/potassium. Les choses vont bien, mais… Je sens mes quadriceps un peu raides. Je ne m’en fais pas trop avec ça, sauf que ce n’est pas normal sitôt dans la course.

À Taftsville Bridge, pendant qu’on remplit ma bouteille, je descends deux ou trois verres de Gatorade et je repars avec un morceau de banane et deux de melon d’eau. J’ai tout à coup l’impression d’être lent. Terriblement lent. J’ai l’impression de me faire dépasser avec une facilité déconcertante. À l’approche de Pretty House, première station d’aide où les crew sont permis, je me dis que mon équipe doit être découragée de me voir prendre autant de temps avant d’arriver. J’estime être en retard de beaucoup. Qu’à cela ne tienne. Je me colle un sourire au visage, rattrape une coureuse devant moi et jase un peu avec elle. À l’intersection devant nous, je vois passer une mini-fourgonnette qui se dirige vers la station d’aide tout près. Je continue de jaser avec la coureuse qui en est à son premier VT100. Courant maintenant à une cinquantaine de mètres derrière la mini-fourgonnette, je remarque le numéro de coureur peint sur le vitre arrière: 111. Mon numéro! Au même moment, je vois Nath qui sort la tête par la vitre coté gauche et qui m’annonce en souriant que je suis 20 minutes EN AVANCE sur le temps prévu, donc sur mon meilleur temps! J’ai un peu de mal à y croire, mais ça me donne un sacré bon coup de fouet. Et m’assure à nouveau, comme si besoin était, que je suis nul en calcul et en maths.

photo 2

Arrivée à Pretty House plus tôt que prévu. Mes filles et mon amie Geneviève qui m’accompagnent

jusqu’à la table de ravitaillement. Ma petite Marion, elle, est cachée derrière moi… (Photo: Far North)

 Mon arrêt à Pretty House a été court. Les deux sections suivantes jusqu’à Stage Road où m’attendait à nouveau mon équipe se sont déroulées sans problème. J’en ai  couru une partie avec un gars du Tennessee. Très sympathique.

Stage Rd, donc. Je retrouve Nath, mes filles, Charles et Geneviève. Encore une fois, je ne m’attarde pas. J’ai 50 kilomètres dans les jambes et une bonne montée m’attend à la sortie de la station d’aide.

L’an dernier, j’avais commencé à m’auto-démolir dans cette section.  Cette fois, je tiens le coup. Avec des hauts et des bas. Je rejoins Vincent. On court un bout ensemble. Il prend de l’avance, je le rattrape. Je prends de l’avance, il me rattrape. Le yo-yo comme ça sur plusieurs kilomètres. Même chose avec un autre coureur qui porte une camisole verte (à un certain moment, je le rattrape et le dépasse pour la nième fois, il me dit alors: «Good job», et je comprends qu’il est cuit, je ne le reverrai plus…).

Arrive ensuite cette chose étrange. Une de mes chaussures se met à faire squick! Et quand je dis squick! c’est squick! squick! À chaque pas. Je ne suis même pas capable de discerner si c’est la chaussure droite ou la gauche ou les deux. Squick! Squick! Squick! Je vais devenir fou. Vincent me lance de loin qu’il va savoir où je serai la nuit venue. Qu’il n’aura pas besoin de lampe frontale, qu’il pourra se guider au son. Je n’ai pas de mal à le croire. Ce squick!-là, c’est le supplice de la goutte chinoise. Je ne durerai jamais la run. Je vais abandonner avant! Merde! Heureusement, on arrive au premier Camp 10 Bear dans une dizaine de kilomètres. La mi-course (ou presque). J’ai une autre paire de N2 qui m’attend. Orange flash. Une paire toute neuve. Un peu risqué, mais too bad, pas le choix! Je n’endurerai pas des squick! squick! pour les 80 quelques kilomètres restants!

À Camp 10 Bear 1, c’est la pesée officielle. J’ai perdu .7lb sur mon poids de la veille, aussi bien dire rien. Je rejoins ma gang (j’ai toujours 20 minutes d’avance sur mon meilleur temps au même endroit), leur dis que je vais changer de chaussures. Quand Nat me demande si ça va, je réponds que ça va ok avec le sourire. Je ne vais pas si ok que ça, elle le sait. Mais je souris, lui fais un clin d’oeil et descends une mini- canette de coke en moins de 2. J’enlève ma ceinture de taille Ultraspire qui me gène depuis un bon moment et glisse quelques gels et barre de Chia dans les pochettes de mes shorts. Je repars le plus vite possible. Quand le mal de coeur me prend, une demi heure plus tard, je réalise que j’ai laissé mes Tums et mes bonbons au gingembre dans ma ceinture de taille. Bravo. J’entreprends une interminable montée le coeur un peu fade. J’essaie de penser à autre chose. Je mesure la chance que j’ai que le ciel soit légèrement couvert. En plein soleil, à 13 heures et des poussières, ce serait l’enfer.

À la station suivante, Pinky’s, le mal de coeur est passé et je fais le plein en eau, bois du Gatorade, avale quelques morceaux de patates bouilles et je repars avec du melon d’eau et des bananes. Je sais par expérience que les prochains kilomètres jusqu’à Tracer Brook se courent plutôt bien. J’essaie d’en profiter, mais mes quadriceps me donnent du fil à retordre.

À la sortie de la station Birmingham’s, en traversant un champ d’herbe, surprise! je me fais piquer à la cheville par une guêpe. Bon. D’accord. Ça fait mal. Mais comme j’ai déjà mal partout ailleurs, ce n’est pas nouveau et je n’en fais pas de cas. Je poursuis ma route en espérant seulement que la cheville ne se mette pas à enfler. Non, rien. Nada. La douleur s’estompe. Parfait. Peu de temps après, je rattrape Louis. Il commence à avoir des problèmes d’échauffements entre les cuisses, ce qui l’avaient contraint à l’abandon l’an dernier. De mon coté, ça ne s’arrange pas avec mes quadriceps. On décide de poursuivre ensemble en ajustant nos rythmes de course. On ne s’arrête pas à Tracer Brook, on attaque directement la longue montée de 2.7 km qui nous mènera à Seven Sees où se trouvent mon équipe.

À Seven Sees, le moral est très bon. On m’apprend que Joan R. est troisième au classement général et que Pierre L. a une vingtaine de minutes d’avance sur nous. Tout va bien. Je remplis ma bouteille puis avise un réservoir où est inscrit: «Pickle Juice». Du jus de cornichons! Essentiellement, la marinade vinaigrée et salée dans laquelle on conserve les dits pickles. Rock on! Je m’enfile deux shooters de «Pickle Juice» sous le regard hautement dubitatif et un peu inquiet de ma blonde. Je lui dis de ne pas s’en faire, que c’est plein de sodium et que ça peut éviter les crampes. Puis, je lui demande de me redonner le petit sac Ziploc qui contient mes Tums et mes bonbons au gingembre que j’avais laissé plus tôt dans ma ceinture de taille. On ne sait jamais, après le jus de pickles…

Louis et moi poursuivons ensemble jusqu’à Margaritaville. Je suis prêt à repartir avant lui. Il me dit d’y aller, qu’il va me rejoindre. Je repars. À quelques reprises, je jette des coups d’oeil par-dessus mon épaule. Il n’est pas en vue. Je ne le reverrai qu’à l’arrivée, plus tard dans la nuit.

De Margaritaville à Camp 10 Bear 2, je reprends quelques places sur des coureurs qui sont visiblement «explosés». Dommage pour eux. Mais ça me redonne confiance.

Il y a une très longue descente qui mène jusqu’à Camp 10 Bear 2. L’an dernier, je m’étais défoncé solide dans cette descente, histoire de reprendre du temps perdu. Résultat: j’avais vidé mes dernières réserves, batterie à zéro… Cette fois, je joue safe. Interdit de passer sous les 5 minutes du kilomètre en descendant. De préférence, demeurer entre 5:10 et 5:30/km. Ce qui ne m’empêche pas à un moment de lancer un grand cri de joie en descendant tellement je me sens bien.

À Camp 10 Bear 2, je retrouve ma gang. Mais avant, je dois passer par la seconde pesée officielle. J’ai perdu 2 livres sur mon poids initial (175 au lieu de 177). Rien d’anormal. Je rejoins Nath et mes filles, refais le plein en gels et en barre d’énergie. Il est encore tôt, donc je ne prends pas ma lampe frontale. Geneviève est prête à m’accompagner pour les 11 prochains kilomètres, jusqu’à Spirit of 76 où Charles prendra la relève*.

Si ce n’est en rien comparable à ce que j’ai vécu en 2013, c’est quand même à partir de là que les choses se déglinguent un peu. Mes quadriceps me font de plus en plus souffrir. J’ai un bon coup de fatigue, mais j’arrive à le surmonter. Mon estomac commence à délirer et je le calme avec un Tums. Je gobe aussi un gel au chocolat/beurre d’arachide + caféine. L’énergie revient. Je suis encore dans les temps pour faire mieux que 2012 et passer sous les 20 heures.

À Spirit of 76, je repars avec Charles. On essaie d’imposer un bon rythme. Mais malgré moi, je ralentis. Je peux courir sur de petites distances, pas tellement plus. Je serre les dents pour courir dans les descentes. Mais je marche la moindre petite butte.

À Bill’s, troisième pesée officielle. 176 livres. It’s all good. Je bois un bouillon de légumes et reprends la route avec Geneviève. Maintenant, dans les montées, je dois m’arrêter fréquemment pour masser mes quadriceps. Physiquement, j’ai l’impression d’être cassé de partout. Le moral est bon, mais je n’ai plus grand-chose pour pousser la machine.

Polly’s. Avant-dernière station d’aide. La dernière où je m’arrête. Comme pour les années précédentes, Charles embarque à nouveau avec moi pour les 7 derniers kilomètres. Je donne tout ce qu’il me reste. C’est à dire… bien peu. Je ne pense qu’à finir. Les deux derniers miles du parcours ont été modifiés et ils sont beaucoup moins roulants que par les années passées. Je marche. Trop. Ça reste moins pire que de ramper… Dès que ça descend un peu, je cours. Mais ça descend très peu. Un coureur sortit de nulle part nous dépasse. En courant. Dans une montée. Je lui lève mon chapeau (imaginaire). Il mérite bien de terminer devant moi, celui-là.

Finalement, on entend des voix devant, plus bas. Le sentier est maintenant bordé de lanternes de chaque cotés. L’arche où est inscrit FINISH LINE apparait enfin dans les bois, dans la nuit. Des gens applaudissent, mes filles viennent vers moi. Charles me tape dans la main et je traverse la ligne d’arrivée.

Il est 00:51, dimanche matin. J’ai 20 heures 51 de course dans les jambes. Et dans le corps. J’embrasse Nath et mes filles, remercie Geneviève et Charles, puis je me laisse tomber sur une chaise.

Another fucking 100 done!

And I love it!

photo

Après. Je me change rapido près de l’arrivée, avec Nath qui me cache du mieux qu’elle peut. Je mets des vêtements secs et une doudoune d’hiver pour éviter le frisson qui ne saurait tarder. Une bonne IPA américaine m’attend à la chaise, au finish. Je trinque avec Charles et Geneviève. Mes filles sont fatiguées. Je leur dis de rentrer à l’hôtel, que je vais rester un peu pour attendre les autres avant d’aller me coucher dans ma tente. Je vois Vincent, Louis et Nicolas S-V. arriver à tour de rôle, tous les trois en-bas de 22 heures. De mon coté, j’en ai assez. Le frisson m’a gagné, ainsi qu’une intense fatigue. Je me rends non sans difficultés à la tente principale où je bouffe un cheeseburger et une montagne de salade de choux. Ensuite, je reprends le chemin du mieux que je peux vers mon petit campement et je tombe comme une roche sur mon matelas de sol.

Râler. C’est ce que je fais de 2 heures 30 à 7 heures du matin, dans mon sac de couchage, en dormant par à-coups. C’est un peu comme si je m’étais fait piler dessus par une armée de soldats d’élite. À 7 heures, je me glisse hors de la tente, me déplie et vais me baigner/laver dans le petit lac (une marre pour être honnête, pleine de grenouille et d’écrevisses) en plein milieu du champ.

BBQ. C’est là qu’on se retrouve à 10 heures 30. Tout le monde marche un peu bizarre mais avec un grand sourire en plein visage. Après avoir mangé et reçu nos boucles de ceinture (traditionnellement remises à ceux et celles qui terminent sous les 24 heures), nous reprenons la route chacun de notre coté, vers nos maisons respectives.

Mensonge. Il ne faut jamais croire un ultramarathonien qui affirme qu’il ne courra plus d’ultramarathons. Seul l’ultramarathonien en question se croit dans ces cas-là. Mais il oublie vite. Et dès le lendemain, il est prêt à en découdre à nouveau. Nathalie, Charles et Geneviève l’ont très bien compris. Aussi ont-ils gentiment hoché la tête en m’entendant dire que c’était mon dernier Vermont 100 avant deux ou trois ans, que j’allais désormais me concentrer sur de plus courtes distances, bla bla bla. Lundi matin, quand j’ai texté Charles pour lui dire qu’en juillet 2015, l’objectif serait de passer solidement sous les 20 heures, il m’a assuré être partant.

IPA. J’ai oublié le nom de la IPA** que j’ai bu tout de suite après mon arrivée. Dommage car elle était très bonne. Mais de retour à la maison, j’ai plongé la main dans la glacière, sortie une IPA Long Trail et l’ai savourée avec plaisir. Elle manquait peut-être un peu d’amertume à mon gout, mais n’empêche, après avoir couru 160 kilomètres dans les montagnes du Vermont, une bière portant le nom d’IPA Long Trail, ça ne s’invente pas. Et ça se boit le sourire aux lèvres et le coeur léger.

photo 1

Cheers!

* Aux États-Unis, dans les courses de 100 miles, des pacers sont autorisés à accompagner un coureur ou une coureuse pour les 30 derniers miles. Le Massanutten 100 et maintenant le Vermont 100 ont des catégories «Solo» qui reconnaissent les athlètes ayant relevé le défi en solitaire. En Europe, à l’UTMB notamment, les pacers ou accompagnateurs sont interdits.

** On m’a renseigné et le nom de la IPA en question: Stowaway IPA.