Prendre le temps…

Tout allait bien. D’accord, il y avait la pluie – plutôt un déluge – et les sentiers qui se transformaient de plus en plus en rivières boueuses.  Il y avait les longues heures de course accumulées – à ce moment là, pas loin de 14 heures. La nuit tombait aussi et je courais de mon mieux en évitant de glisser dans la boue et en illuminant les trail markers avec ma lampe frontale.

Je ne blague pas quand je dis que tout allait bien. Ça faisait un peu plus de deux heures que j’avais quitté Hope Lake, la base principale du Virgil Crest Ultras. Le Virgil Crest a ceci de particulier. Tous les coureurs du 50 et du 100 miles  prennent le départ à Hope Lake à 6 heures samedi matin (une course de 50 km a lieu le dimanche à 8 heures). On court 25 miles dans une direction jusqu’à Daisy Hollow, station d’aide #5, puis on retourne en direction d’Hope Lake. Ceux qui courent le 50 miles terminent à ce moment. Ceux (et celles) qui courent le 100 reprennent quand à eux la route jusqu’à Daisy Hollow avant de revenir à nouveau sur leurs pas vers Hope Lake… Compliqué? Non. Mais pas facile.

Donc, deux heures après avoir quitté Hope Lake pour la seconde fois, tout allait bien. Étrangement, mes jambes allaient mieux qu’au beau milieu de l’après-midi. Peut-être la pluie qui leur donnait un coup de fouet. J’étais seul dans la section du parcours qui m’amenait à Lift House 5, station d’aide centrale qui nous accueille avant l’ascension de l’Alpine Loop (une montagne de ski alpin plutôt corsée). Courir seul ne dérange pas, bien au contraire. Même la nuit. J’ai fait le Massanutten 100 en solo et m’en suis très bien porté. Là je croisais à l’occasion les quelques derniers (courageux) coureurs du 50 miles qui retournaient à Hope Lake, la plupart me demandant – un peu désespéré – combien de miles ils leur restaient à parcourir…

J’étais seul, je me sentais physiquement bien, j’approchais les 60 miles de course et BOOM! je n’ai plus eu envie de continuer. Comme ça. J’en avais assez, je n’avais plus de plaisir, plus aucun. Je ne voyais plus l’intérêt de poursuivre. Je ne voyais plus l’intérêt de refaire en entier le même parcours que j’avais fait quelques heures plus tôt. Ce n’est pas la pluie, ni la boue, ni la fatigue, ni la douleur qui m’ont fait arrêter. Simplement, j’étais… las. Profondément las. À la limite de l’écoeurement. Et je ne voulais pas me rendre là.

À Lift House 5, j’ai annoncé que je quittais la course puis j’ai remis mon dossard. Un bénévole m’a gentiment ramené à Hope Lake où j’ai pris mon temps pour me changer, manger deux burgers, boire une bière, discuter avec quelques autres coureurs, dont plusieurs avaient laissé tomber le 100 mile comme moi.  J’ai ramassé tout mon équipement, mes sacs, mes chaussures couvertes de boue, puis je suis rentré à l’hôtel pour dormir. Sans aucun remords.

C’est la deuxième fois que je DNF* au Virgil Crest 100. Naturellement, ça m’ennuie. Mais ce n’est pas très grave. C’est une course, pas une mission pour sauver l’humanité. Ni même mon âme. Je vais rebondir, je n’en suis pas trop inquiet. Je vais seulement prendre le temps…

Prendre le temps de voir où j’en suis d’abord, ce que je veux faire comme coureur d’ultramarathons et comme coureur tout court. Ai-je atteint ma limite? Est-ce que mon désir de me dépasser sur de longues distances est déjà émoussé…? J’ose espérer que non. Mais le fait est qu’en-dehors du Massanutten et du marathon d’Ottawa le weekend suivant, j’ai songé et passé très très près d’abandonner à chacune de mes autres courses: Ultimate XC, Vermont 100, même au XMan Orford (course à obstacle de 7 km) et, dans une moindre mesure, aux 50 km de la Chute du Diable. Il y a là un pattern que je n’aime pas beaucoup.

Serait-il préférable que je mette les ultras de côté pendant un an pour me concentrer sur mes temps au demi et au marathon? Ou alors, ne courir que pour le plaisir de la chose, sans objectifs ni courses officielles? Je ne crois pas que j’en serais capable. Mais ces questions refont fréquemment surface. J’ai un travail à faire à ce niveau. Il commence aujourd’hui.

Je vais prendre le temps de me remettre sur pieds (physiquement et moralement) et aussi reprendre le temps de courir parce que j’aime ça. Après, je verrai. Je pourrais aussi bien me mettre à faire du cirque…

Quand on retourne à la racine, on trouve le

sens

Quand on s’égare dans les branches, on perd

le goût véritable.

Sosan GANCHI ZENJI

VCUCourse

Parcours du VC100.

Je voudrais ici féliciter mes compagnons durant ce – malgré tout – très beau weekend de course:

Aux 50 km: Annie Guay.

Aux 50 miles, Martin Rouillard, Denis Larochelle, Dovid Fein, Annick Lessard et Philippe Lahaie.

Et bien sûr, mes héros du 100 mile: Joan Roch, Pierre Lequient, Louis Arcand et Daniel Héon. Vous avez donné tout ce que vous aviez et avec le sourire! You rock!!!

(*DNF: Did Not Finish.)

8 thoughts on “Prendre le temps…

  1. Julie 25 septembre 2013 / 22 h 06 min

    Bonjour, j’attendais avec impatience votre prochain billet de blogue. Je suis désolé pour vous et en même temps je comprend que cela puisse se produire. Je vous ai croisé au Mont St-Bruno (je ne suis pas sûr à 100% que c’était vous), c’était la veille ou l’avant-veille de la course à la chute du diable. Je vous ai sourit, je ne voulais pas vous déranger dans votre course, je ne vous ai donc pas parlé. Tristement, ce qui m’a frappé est que vous ne sembliez pas avoir de plaisir à courir ce jour-là. Je vous souhaite de retrouver le pur plaisir de courir et de vous croiser à nouveau avec le sourire.

    • patgodin 28 septembre 2013 / 16 h 09 min

      Bonjour Julie,

      Merci pour ton mot. Le plaisir va revenir, je suis sans crainte!

      Bonne journée!

      Pat

  2. Edith 25 septembre 2013 / 9 h 05 min

    Très beau texte, très humain également comme réflexion. À un certain point il faut en effet prendre le temps de retourner à la base, soit le plaisir de la course. Peu importe la surface et la distance. Courir dans le plaisir. Avec l’arrivée de l’automne, l’odeur des feuilles mortes et la fraîcheur de l’air devraient faire son effet….

  3. mp 24 septembre 2013 / 18 h 02 min

    « Courir parce que j’aime ça » ! Peut-être que la réponse est dans le fait de trouver (ou retrouver) ce qu’on aime de la course à pied. La nature, la solitude, le silence, les temps, les distances, les positions ? Le dépassement de soi ? Le dépassement des autres ? T’es pas le seul à te poser ce genre de questions-là : )

  4. Caroline 24 septembre 2013 / 17 h 48 min

    Dans toute chose de la vie, il faut écouter nos limites, avoir la capacité à dire « NON » (ou assez) qui est un mot très difficile à dire, BRAVO car ça demande un certain courage, de l’humilité, tout près du mot humanité!!! Y’a peut-être une étincelle ailleurs ou bien plus tard!

  5. Danacaster 24 septembre 2013 / 17 h 08 min

    Tu es un pro !! Toujours en admiration devant l’authenticité de ta démarche , de la franchise avec laquelle tu exprimes tes limites. You rock!

  6. trainingforboston 24 septembre 2013 / 16 h 02 min

    Vous êtes 30ième sur 67. Seulement 18 coureurs ont terminé l’épreuve. Ce sont des signes que ce fut exigeant. Il ne faut pas se laisser abattre car la passion de la course est éternelle. Bon courage.

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