Halluciner des ours – Chronique du Massanutten 100 Mile Run

MMT100.

Le Massanutten Mountain Trails 100 Mile Run est une grosse, une très grosse «bestiole».

Situées dans la Shenandoah Valley en Virginie, les montagnes du Massanutten abritent plus de 300 miles de sentiers. Près de 483 kilomètres! On est loin du Mont St-Bruno et du Mont St-Hilaire. Le parcours du MMT, lui, couvre seulement 103 miles de trail parmi les 300.

Oui, 103 miles. Pas juste 100…

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Parcours et dénivelé du MMT100.

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Vendredi 17 mai, 16 heures. Jusqu’ici tout va bien, prise 1.

Samedi matin 18 mai, 2hrs45 – avant-course.

Je me réveille quelques minutes avant l’alarme de mon iPhone. Autour de moi, dans le «camping», les autres coureurs commencent eux aussi à s’agiter.

J’ai dormi. Un peu. Pas vraiment. Heureusement, la veille, j’ai eu une bonne nuit à l’hôtel (après avoir conduit une douzaine d’heures quasi non-stop de Boucherville à Woodstock VA). Je n’ai pas beaucoup dormi, mais je me sens bien. Je suis prêt pour le départ. En fait, j’ai juste hâte que la course soit lancée. Je prends mon petit déjeuner sous la tente: banane, petit pain plat aux canneberges et oranges, boisson d’électrolytes. Puis je me prépare consciencieusement, concentré sur chacun de mes gestes pour ne rien oublier. Une fois prêt, je range tout ce que je peux (vêtements, sac de couchage, bouffe, etc) dans le coffre de la voiture. De cette façon, il ne me restera qu’à démonter la tente à mon retour.

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Vendredi après-midi, installation de mon camp de base. Près des douches.

Après un rapide passage à la salle de bain (eau froide au visage et un bon brossage de dents), je quitte mon campement pour me rendre à pied au Quartier Général de la course – là où auront lieu le départ et l’arrivée, éventuellement. Ce n’est rien vue comme ça, une simple petite marche de 300-400 mètres en pente descendante sur un sentier… de roche. Massanutten Rocks! qu’ils disent sur le chandail. Ce n’est pas une blague. Ça commence même avant la course…

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Massanutten Rocks!

3hrs30. Solo racer.

Sous le grand chapiteau blanc qui sert de QG, les coureurs et coureuses se réunissent, plusieurs accompagnés de parents et amis. Je vais faire mon dernier check-in avant le départ (qui consiste à donner mon numéro de coureur et signifier ainsi que je serai bel et bien sur le parcours). Je suis inscrit dans la division Solo. Tous les 100 mile ont des participants qui courent sans équipe ni pacer, mais à ma connaissance, le Massanutten 100 est le seul à le souligner. Une simple petite distinction supplémentaire. Être un solo racer implique peu de choses en réalité. En-dehors du fait de ne pas avoir d’équipe ni d’accompagnateur pour les derniers miles, on a pas le droit de courir avec la musique de notre iPod ou autre appareil du genre et il nous est interdit de recevoir de l’aide extérieure autre que celle d’un ou d’une bénévole dans les stations d’aide ou d’un autre coureur sur le parcours. Autrement dit, on doit pouvoir se débrouiller seul. Un petit collant orange sur mon numéro indique que je fais partie de la division solo.

Mon check-in réglé, je vais me chercher un café. Je me tiens un peu à l’écart, salue quelques coureurs rencontrés la veille. Toute la nervosité que j’ai pu ressentir dans les derniers jours, voire dans les dernières semaines, semble s’être évaporée. Je sirote mon café, les oreilles remplies du brouhaha ambiant. La plupart des gens présents autour de moi se connaissent. Soit par le VHTRC (Virginia Happy Trail Running Club), soit pour avoir déjà couru le MMT100, soit pour s’être croisé lors d’un précédant 100 mile. Pourtant, je ne me sens pas exclu. Je sais – je sens – que je suis à ma place. En ce moment même, je ne voudrais être nulle part ailleurs qu’ici. Je ne pense pas à la blessure qui m’a mis sur le carreau tout le mois de mars et une bonne partie du mois d’avril ni à l’entrainement de pingouin qui s’en est suivi. Je suis vraiment dans le here and now et ici et maintenant, je me prépare à courir un 100 mile réputé comme étant le plus difficile de la côte Est des États-Unis. Et j’adore ça!

Le départ.

À 4 heures précise, on se lance. Nous sommes à peu près 200 à entreprendre l’aventure. La température avoisine déjà les 20 degrés C. Il fait très humide. La journée s’annonce chaude. Des orages sont prévus. Mais je ne pense pas à ça. Je prends ma place au milieu du groupe. On traverse un champ gazonné avant de bifurquer à droite sur une route de gravier. Tranquillement, le groupe compact se disloque. De petites grappes se forment, s’éloignent les unes des autres. On suit cette route qui monte en pente douce durant les premiers 6 kilomètres et demi, jusqu’à la Aid Station (AS) #1, Moreland Gap, qui n’est en fait qu’un point de ravitaillement en eau et Gatorade. Je ne m’y arrête même pas, mes deux bouteilles sont encore pleines. À partir de là, on tourne à droite et on entre dans la forêt par un sentier singletrack. C’est ici qu’apparaissent les fameuses roches. Un avant-goût de ce que sera la majeure partie des prochains 159 kilomètres…

Aller trop vite.

J’ai dépassé pas mal de monde dans la première section et je maintiens un bon rythme une fois dans les sentiers et dans la longue montée qui s’en suit. Je suis un autre coureur sans trop lui pousser dans le dos. Il finit par me laisser passer au bout d’un moment même si je n’ai rien demandé. Un peu plus loin, c’est un autre coureur qui me dépasse. Ce sera le même manège pour toute la durée de la course. Il fait encore noir, mais à travers le feuillage des arbres, je distingue la lueur naissante du jour à l’horizon. Je souris. Je pourrais me pincer tellement j’ai du mal à croire que je suis là, à courir dans les montagnes du Massanutten.

Aux environs de 6 heures 20, j’arrive à la Station d’Aide #2, Edinburg Gap. Je suis un peu – beaucoup – en avance sur mon temps à cette station. Je prévoyais y être vers les 6:45. Bonne ou mauvaise nouvelle? Les deux: Bonne parce que ça va vraiment très bien, mieux que je l’aurais imaginé, et mauvaise parce que… je vais peut-être trop vite.

Une bénévole remplit mes bouteilles pendant que je mange du melon et des morceaux de bananes. J’avale deux S!Caps (capsules de sodium et potassium) avec un verre de Gatorade et je repars aussitôt… en oubliant de laisser ma lampe frontale dans le drop bag que j’avais prévu à cet effet. Mon prochain drop bag est dans 42 kilomètres. Tant pis. Je devrai courir avec ma frontale jusque là-bas. Je la garde autour de la tête encore une heure ou deux avant de finalement l’enrouler autour de mon poignet droit.

Peu de temps après avoir quitter l’AS#2, j’attaque une longue montée rocheuse d’un bon pas. J’y rejoins deux coureurs, un homme et une femme qui semblent se connaitre et qui discutent. Je me tiens derrière eux, leur marche rapide me convenant parfaitement. Au bout d’un court moment, l’homme me propose de passer, mais je décline poliment, ralentissant même un peu pour ne pas trop les coller. J’ai encore cette impression d’être trop rapide en début de course, je préfère me retenir un peu pour ne pas «exploser» trop tôt. Je me dis qu’une fois rendu en haut, je pourrai toujours les dépasser sans problème. Je les écoute bavarder distraitement. Je comprends qu’ils en sont tous deux à leur 5 ou 6ième MMT100, ce qui en soi est déjà très impressionnant. On continue à monter, monter, monter. Puis j’entends l’homme dire à la femme qu’il a terminé en 22 heures 22 minutes et des poussières l’an dernier. Oups! Décidément je vais trop vite!

Comme c’est ma première fois sur ce parcours et étant donné sa réputation ( et je ne parle même pas de mes derniers mois d’entrainement plutôt ratés), mon temps rêvé se situe entre 25 et 27 heures de course. Mon temps «réaliste», lui, entre 28 et 30 heures. Mais pas en 22 heures 22 minutes et des poussières!

À nouveau, l’homme me propose de passer. À nouveau, je décline. Cette fois en rigolant un peu.

Naturellement, une fois rendu au sommet, il prend largement les devants et file comme une flèche.

Je continue avec la femme qui s’avère être Kathleen Cusick. Si son nom ne m’est pas inconnu, je n’arrive pas à me rappeler où je l’ai entendu. Ça ne me reviendra que beaucoup plus tard: Kathleen Cusick a remporté le VT100 chez les femmes en juillet 2012 en 18 heures 28. Au final, elle terminera le MMT100 en 3ième position chez les femmes avec un temps de 27 heures 13 minutes. Très sympathique. (Elle devrait être de retour au Vermont cette année.)

Au bout de 2 ou 3 kilomètres, je dois m’arrêter. Pipi time. J’en profite aussi pour descendre un gel au beurre d’arachides. Hé oui! c’est comme ça, on fait une chose puis une autre sans se poser de question! Je repars assez rapidement, mais je suis bien incapable de rattraper Miss Cusick qui est déjà loin…

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Jusqu’ici tout va bien, prise 2.

Ours et serpents.

Peu avant d’arriver à l’AS#5, Elizabeth Furnace, il y a un ours noir pas très loin à gauche du sentier. C’est dans une longue descente. Je réduis considérablement mon allure. Je suis habitué aux chevreuils, aux ratons laveurs, aux lièvres et à d’occasionnelles tortues, même aux renards et aux moufettes. Mais pas aux ours. Je me fais fait le plus discret possible puis je reprends ma course sans regarder derrière. Avec le rythme cardiaque un peu plus élevé qu’à la normale

Un peu plus loin, je rejoins un autre coureur qui lui sursaute en m’entendant arriver.

Il croyait que j’étais l’ours. Il me demande si je l’ai vu. Je dis oui. On fait un bout de chemin ensemble. Il en est à son deuxième MMT100. Il n’avait encore jamais vu d’ours. Mais il me parle d’un serpent à sonnettes sur son parcours, l’année dernière.

Je préfère ignorer son histoire…

Vague de chaleur.

Shawl Gap Parking. AS#6. Mile 38.

61 kilomètres de couru jusqu’à maintenant. Il fait chaud et humide, mais par chance les nuages nous évitent les rayons directs du soleil.

À Shawl Gap, je peux enfin me départir de la lampe frontale que je traine depuis trop longtemps. Je mets de l’eau fraîche dans mes bouteilles, je reprends quelques GU aux beurre d’arachides dans mon drop bag. Je mange des fruits, quelques bretzels, et me visse une casquette blanche sur ma tête. Je commence à avoir mal à la jambe gauche, au niveau de la bandelette (IT band). Aussi je me mets un bandage spécial en Néoprène pour aider. Mais le mieux reste encore d’ignorer la douleur et de me concentrer sur une seule chose: Avancer.

Chaleur et fatigue conjuguées, j’ai ralenti de beaucoup. Il n’y a que 5 kilomètres entre la station #6 et la #7, Veach Gap Parking, et ils se font plutôt bien, même si mes jambes souffrent dans les descentes. Mais de Veach Gap jusqu’à la prochaine station, Indian Grave Trailhead (AS#8), un solide 14 kilomètres nous attend. Et comme toujours, ça commence en montant.

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Début de la montée entre Veach Gap et Indian Grave Trailhead.

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Petite pause à mi-chemin.

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Puis ça continue… Pour redescendre une fois en haut.

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Changements.

J’ai prévu changer de chaussures à la station #9, Habron Gap Parking. Les 6.27 kilomètres entre Indian Grave Trailhead et Habron Gap Parking se font sur une route de gravier. J’en cours une bonne partie mais je peine à garder une allure «confortable». Je me concentre sur le fait qu’à Habron Gap près de 87 kilomètres auront été parcouru. Plus de la moitié. Et qu’aussi, je vais enfin pouvoir mettre mes pieds dans mes Mountain Masochist!

J’ai commencé la course avec les Bajada, eux aussi de Montrail. S’ils ont bien fait, ce ne sont pas mes Mountain Masochist, et je commence à ressentir des points chauds autour de mes pieds, je devine quelques ampoules naissantes.

À Habron Gap Parking, je prends le temps de m’asseoir et de faire les changements qui s’imposent. Les bénévoles m’aident à être le plus efficace possible. On m’offre un bol de nouilles Ramen que je dévore. Je bois quelques verres de Gatorade. Je suis prêt à repartir. Je remercie les bénévoles. Si mon souvenir est bon, il est à peine passé 16 heures quand je reprends le sentier.

Je débarque à la station #10, Camp Roosevelt, 3 heures plus tard.

Il est 19 heures et Camp Roosevelt est considéré comme l’endroit «ça passe, ou ça casse». C’est ici, au mile 63.9, que la plupart des gens qui veulent abandonner le font. La raison est fort simple: le campement principal et le QG de la course sont à peine à 5 minutes de marche. Cinq petites minutes, une route à traverser et c’est terminé, on rentre à la maison!

De mon côté, il y a longtemps que ma décision est prise: pas question d’abandonner. Je vais finir cette course. Sur les genoux, s’il le faut. Mais je vais finir.

J’ai jonglé plusieurs fois avec l’idée d’abandonner au cours de la journée. Je crois qu’on y pense tous à un moment ou à un autre, c’est normal. La tache est énorme. Tous les os, tous les muscles, toutes les fibres de notre corps nous font mal. On a juste envie de dire: «Bah! une prochaine fois!» Le hic, c’est qu’il n’y aura peut-être pas de prochaine fois. Aussi bien terminer ce qu’on a entrepris. C’est plus simple. Plus difficile peut-être. Mais tellement plus gratifiant.

J’en vois donc quelques uns, qui semblaient en meilleures conditions que moi un peu plus tôt, débarquer et prendre le chemin des tentes et des voitures. Je n’ai aucune envie de faire comme eux.

En allant chercher mon drop-bag, je rencontre Stéphanie, une québécoise installée en Virginie depuis une quinzaine d’années. Nous sommes entrés en contact grâce à Ultramarathon Québec. Stéphanie est bénévole à Camp Roosevelt depuis le milieu de l’après-midi et plus tard, elle accompagnera une de ses amies pour l’aider à terminer la course. J’ai prévu ici un plus long changement, histoire de me préparer pour la nuit. J’enlève ma camisole et enfile un tee-shirt. Je prends ma nouvelle lampe frontale. À partir de maintenant, je vais courir avec ma veste Spry d’Ultraspire (je l’enlèverai plus tard, la laissant dans mon dernier drop-bag). Il tombe une fine pluie. Dans ma veste de course, j’ai un coupe-vent imperméable, des batteries de rechange pour ma frontale, un peu de bouffe. Pendant que je me prépare, Stéphanie m’apporte un autre bol de Ramen. Elle remplit aussi mes bouteilles avec de l’eau fraîche. Dix minutes tout au plus et je suis prêt. Je descends rapido 2-3 verres de Gatorade à la lime. Et me voilà reparti.

Cette fois pour la longue, longue nuit…

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Les roches, la nuit…

La nuit, une erreur de Pee-Wee et dormir en marchant.

Je viens de quitter Visitor Center, AS#12. Il est passé minuit. J’ai mangé deux bonnes pointes de Quesadillas au fromage et un bol de Ramen. J’ai un regain d’énergie. La section entre l’AS#12 et l’AS#13 n’est que de 5 kilomètres et elle se court bien. Jusqu’à ce que ma lampe frontale se mette à clignoter et baisse d’intensité. La pile est vide. C’est une pile rechargeable, mais je peux la remplacer par deux piles AAA. Je m’installe sur une roche et entreprends le changement. Par chance, j’ai mon iPhone avec moi. Pas pour texter ni pour téléphoner, mais pour prendre des photos. J’ouvre l’application Flashlight pour m’éclairer. J’enlève la pile rechargeable de la frontale, installe les deux AAA. Rallume la frontale. Nada. Fucking nada. Pas de lumière. Pour avoir une idée de comment il fait noir, c’est comme si j’étais enfermé dans un garde-robe de cèdre: ça sent le bois tout autour et je ne vois même pas ma main devant mes yeux. Impossible de continuer. J’essaye avec la lumière du iPhone. Je vois à peine à deux pieds devant et la pile va se décharger dans le temps de le dire. Je maudits vraiment la pile rechargeable et surtout, surtout! mon erreur de Pee-Wee d’avoir pris cette lampe! Je me réessaie avec les triple A. Je les ai achetées le vendredi matin avant la course, impossible qu’elles soient vides! En fait, c’est le système de rechange de la lampe qui est mal foutu et au bout de ce qui me parait être d’interminables minutes, j’y arrive et la lampe s’allume enfin. Pour se remettre à clignoter. Lorsque le clignotement cesse, l’éclairage n’est pas fameux. Je prends la lampe dans ma main pour éclairer juste devant moi et je me remets à courir en direction de Bird Knob, l’AS#13, où je pourrai peut-être emprunter une lampe de poche. J’ai une autre lampe frontale dans mon drop-bag à l’AS#14. Dans plus de 10 kilomètres… Faut tenir le coup!

À Bird Knob, j’explique mon problème et on se fend en quatre pour m’aider. Je me retrouve avec trois lampes de poche! On me dit de les donner à celui qui s’occupe de Picnic Area, l’avant-dernière station d’aide (AS#14). J’ai perdu une bonne vingtaine de minutes avec toute cette histoire de lampe et je repars de Bird Knob sans rien manger. Pour cette raison peut-être, je frappe joliment un mur, et si j’arrive à courir quelques portions de route, je marche en chancelant dans les montées, comme un ivrogne. C’est tout juste si je ne dors pas en marchant.

J’arrive à Picnic Area 2 heures et 15 minutes après avoir quitter Bird Knob. 2 heures 15 minutes pour 10 kilomètres. Il est prêt de 4 heures du matin et je suis cuit. Je remets les lampes de poche à un dénommé Quincy, je m’assois sur une chaise et prends ma bonne lampe frontale dans mon dernier drop-bag. J’enlève ma veste de course. Je n’en aurai plus besoin. Je me force à manger un peu, mais c’est plus difficile. Quand je sens que la chaise est sur le point de «m’avaler» pour de bon, je me lève d’un coup, reprends mes bouteilles et je fous le camp.

Halluciner des ours au petit matin.

Le jour s’est levé. Il est 6 heures du matin quand j’émerge du bois dense et feuillus et me retrouve sur un chemin de terre dans une partie de la montagne ravagée par un feu de forêt. La scène est surréaliste. Du brouillard, un matin gris, l’odeur de bois brûlé mêlée à l’humidité et… des ours noirs partout!

Du moins c’est ce que je crois voir. Car il s’agit bien sûr de souches et de morceaux de bois calcinés. N’empêche. À chaque dizaine de mètres, j’en vois un. Si je n’étais pas aussi épuisé, je crois bien que je rirais. J’hallucine des ours! Un peu plus loin, c’est un loup que je vois, avec ses oreilles pointues et son long museau, mais comme j’aime beaucoup les loups, ça me fait moins freaker.

Le manque de sommeil me fait halluciner, comme si j’avais pris une substance quelconque!

Deux fois je me suis assis sur une roche pour dormir un peu entre 4 et 5 heures du matin. Juste une poignée de petites minutes à chaque fois. Juste ça m’a fait me sentir mieux. Mais pas assez, semble-t-il, pour empêcher mon imagination de délirer.

À présent, entouré d’ours et d’un loup imaginaires, je cours les deux derniers kilomètres qui me mèneront à l’AS#15, Gap Creek II (je suis passé par Gap Creek il y a déjà longtemps, vers les 21 heures), dernier arrêt avant d’attaquer les 11 kilomètres de la section finale.

Home stretch.

Je ne perds pas de temps à Gap Creek II. Il est temps d’en finir. J’entreprends la dernière montée, que j’ai déjà fait beaucoup plus tôt, et qui me semble étrangement moins brutale que la première fois. À mi-chemin, il y a une pancarte avec une flèche indiquant la voie à suivre. Sur la pancarte, il est écrit: 98 miles. Tout de suite, je me dis: Allez, encore deux petits miles et c’est terminé, juste 3 derniers kilomètres à faire, et ça descend en plus, c’est dans la poche!

Je commence à descendre à travers les roches, j’essaie d’aller le plus vite possible tout en évitant de me blesser. Je dépasse un coureur. Je descends, descends, puis arrive à une nouvelle route de gravier. À partir de là, j’évalue qu’il doit me rester un mile à courir.

Je suis dans l’erreur. J’ai oublié que le Massanutten ne fait pas 100, mais bien 103 miles! Ce qui veut dire qu’au 98ième mile, il ne m’en restait pas deux, mais cinq! 5 miles. 8 kilomètres!!! Probablement les plus douloureux que j’aurai couru de toute cette longue journée!

La route n’en finit plus. À chaque tournant, j’espère arriver au bout, mais ça continue encore et encore. Ce ne sont plus des ours que j’hallucine, mais des gens endormis contre les arbres! Je crois voir des pancartes au loin mais ce sont simplement des feuilles séchées sur des branches. Je ne me souviens pas avoir été aussi fatigué, aussi épuisé. Mais au moins, je cours. J’y arrive encore. Je m’accroche.

Puis, j’arrive à un embranchement et je tourne à droite. Le coin m’est familier. J’entends une faible musique. La fin est proche. Un gros 4X4 blanc arrive face à moi et le conducteur sort la tête de sa fenêtre. Il crie: Good job, Rockstar!!!

Je ne comprends pas trop pourquoi il me traite de rockstar. Je tente un sourire, c’est plutôt un genre de grognement qui sort de ma bouche. Et puis, oui, ROCKstar, ha ha! Je comprends. Cool. Mais j’ai surtout envie de demander: Est-ce que j’arrive bientôt…?

En fait, je suis arrivé. À plus ou moins 500 mètres. Le 4X4 sort du camping où je suis moi-même installé. Je quitte la route pour prendre un petit sentier qui descend vers un ruisseau. Au ruisseau, je m’arrête cinq secondes pour y mouiller mes pieds. L’eau glacée imbibe mes espadrilles et me rafraichit instantanément. Dieu que c’est bon! Je reprends ma course en suivant les petits drapeaux du parcours qui dessine un grand demi-cercle dans le champ de gazon où nous avons pris le départ, samedi matin à 4:00:00. On est dimanche maintenant. Je franchis la ligne d’arrivée après 28 heures 48 minutes 13 secondes de course.

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Encore quelques mètres.

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Et voilà!

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Le travail fait, je sers la main de Kevin Sayers, le directeur de course.

L’après-course.

Une fois arrêté, mes jambes me font un mal de chien, mais je n’ai pas envie de m’asseoir. Je sers la main de quelques coureurs et coureuses, puis je me dirige vers le coin déjeuner. J’ai terriblement faim! Je me prends une bonne portion d’omelette aux légumes et plusieurs grosses tranches de bacon croustillant roulé dans le poivre. J’avale ça tout rond avec un café. Il y a des matelas de sol dans un coin sous la tente. Je décide d’aller m’y étendre pour dormir un peu. Mais avant, je préfère prendre une douche, démonter ma tente et ramener ma voiture dans le stationnement plus près. Pour ce faire, il me faut remonter les 300-400 mètres du début, ce petit sentier dont j’ai déjà parlé. Ce n’est pas si terrible que ça, juste très, très lent…

La douche me fait le plus grand bien. Mettre des vêtements propre et secs aussi. Me brosser les dents, un bonheur!

Je démonte ma tente en un rien de temps et je la range en boule dans mon grand sac North Face. Je la roulerai comme il faut une fois de retour à la maison.

Vers 9 heures 30, je suis de retour sous la tente du QG, à l’arrivée, et je m’étends sur un des matelas. Je m’endors sur le champ, mais me réveille au bout d’une heure à cause de la douleur dans mes jambes, douleur surtout due à des spasmes musculaires. Je reste étendu là encore un moment avant d’aller récupérer mes drop-bags.

Je passe une bonne partie de la journée à applaudir les coureurs qui arrivent. Le temps limite de la course est de 36 heures. Elle se terminera donc officiellement à 16 heures. Je retrouve Stéphanie qui a passé plus de 15 heures à pacer son amie! On bavarde en attendant deux de ses camarades de course. Je suis là pour l’arrivée de Bruce qui, après trois essais infructueux, termine son premier MMT100. Je l’aide à s’asseoir et la première chose qu’il me dit, c’est: Never again! Ce qui, en langage d’Ultrarunner, veut à peu près dire: See you next year!

Bruce, Stéphanie et moi attendons de voir apparaître Gary Knipling. Gary est une légende ici. À 69 ans, il est sur le point de terminer son 16ième Massanutten 100! Un record pour cette course. Je voudrais bien revoir Gary, lui serrer la main et le féliciter. Mais à 14:30, j’ai ma dose. Je suis complètement épuisé. Je veux rentrer à l’hôtel, parler à ma famille, boire une ou deux ou trois bonnes bières fraîches et me coucher.

Je salue et remercie Stéphanie et Bruce, leur demande de transmettre mes félicitations à Gary, puis je quitte.

On se revoit l’an prochain, Massanutten 100. Je l’espère bien!

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