Liberté

Une demie-heure plus tôt, j’étais allé voir les résultats sur le site web du marathon. Chez les hommes, Lelisa Desisa (ETH) l’a emporté en 2:10:22. Chez les femmes, Rita Jeptoo (KEN) en 2:26:25. J’ai cherché le nom de quelques connaissances pour voir leurs temps. En vain. La totalité des résultats ne semblait pas compilée. Je suis allé me préparer un petit espresso d’après-midi en réfléchissant au souper que j’allais préparer. Machinalement, j’ai pris mon iPhone et ouvert mon compte Twitter. Quelqu’un m’avait envoyé le message suivant: «As-tu vu ce qui est arrivé au marathon de Boston?» Non. Je n’avais pas vu. Je suis allé voir…

Le monde est parfois un endroit terrible, remplit d’horreurs et de bêtes sauvages – et je ne parle pas ici des ours, des loups et des lions de montagnes. Le monde dans lequel on vit peut parfois sembler être une sombre et cruelle bêtise. Et il arrive que le monde dans lequel on vit me désespère et m’écoeure.

Ç’a été le cas lundi alors que je regardais les explosions (en HD!…) passer en boucle. On peut rester avec ce sentiment et l’entretenir, cette infinie tristesse, cette désolation de l’âme. Mais ça ne mènera jamais à rien de bon. Alors, on choisit de voir l’autre côté de notre monde, celui où la beauté se renouvelle sans cesse, jour après jour, année après année, saison après saison. Un monde où la beauté, quand on prend la peine de s’y attarder, trouve toujours son chemin, même à travers les craques de l’absurde et de l’innommable. C’est le seul abri possible. Un abri fragile, bien sûr, mais le seul. Croire en la beauté par dessus l’horreur. Demeurer confiant face à l’humanité plutôt que trembler devant les lâches qui s’acharnent à la détruire. C’est de cette seule manière que l’on peut vivre.

Dès le lendemain j’ai lu une chronique qui disait qu’on ne courrait plus jamais comme avant. Penser, réagir de la sorte revient à donner raison à ceux qui prônent, prêchent et pratiquent la Terreur. Au contraire, je crois qu’il faut courir encore plus et encore plus librement qu’avant. Ce n’est pas la course à pied qui a été attaquée à Boston. C’est la liberté. Et succomber à la peur, c’est abandonner notre liberté, c’est la donner en pâture aux sauvages, aux lâches qui la refusent, qui la rejettent, qui la bafouent et qui la souillent constamment du sang d’innocentes victimes.

Des gens se sont inquiétés pour moi, croyant que je prenais part à la course.

Je n’ai pas encore «mérité» le marathon Boston. Oui, ce marathon se «mérite». Et peut-être encore plus aujourd’hui qu’hier. À 45 ans, il me manque un bon 10 sinon 15 minutes pour m’assurer une participation, mon meilleur temps sur la distance étant de 3 heures 30 minutes et des poussières.

Pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais rêvé de courir Boston. J’y ai seulement couru quelques kilomètres le long de la Charles River à l’été 2008. Mes rêves de course se portent plutôt vers les Ultras: le Western States 100, l’UTMB, Leadville, Hardrock, Massanutten… Mais depuis une semaine, les choses ont un peu changées. Si je ne crois pas pouvoir retrancher les minutes en trop au prochain marathon d’Ottawa à la fin mai – blessure qui traîne et la possibilité d’être au MMT100 une semaine avant -, il n’est pas dit que je ne tenterai pas ma chance à l’automne sur un autre parcours. Ça reste à voir. Peu importe que je sois à Boston ou non en avril 2014. J’y serai un jour.

Et le marathon, lui, y sera toujours.

boston-marathon-2013-modesto

«Les méchants qui outragent les bons ressemblent à celui qui lancerait un crachat vers le ciel. Le ciel ne pouvant pas être sali par le crachat, c’est (l’homme) lui-même qui est sali. Ils ressemblent encore à celui qui jetterait de la poussière contre un adversaire placé du côté d’où vient le vent; la poussière, ne pouvant pas atteindre l’adversaire, revient (sur elle-même) et contre celui (qui l’a jetée).»

Le BOUDDHA

«(…)La peur est une force qui aiguise nos sens. Avoir peur est un état de paralysie contre lequel on ne peut rien. Il est primordial de comprendre la différence (…)»

Marcus LUTTRELL

11 thoughts on “Liberté

  1. ledernierkilometre 21 avril 2013 / 12 h 55 min

    Wow Patrice, tu as réussi à très résumer ce que nous pensions, ce que nous avons vécu dans ton billet. Bravo !
    J’étais à Boston, je n’avais pas l’intention d’y retourner originalement. Autres choses à voir, autres courses à faire. Mais tout comme toi, j’ai changé d’avis. J’espère qu’on sera ensemble à la ligne de départ l’an prochain ! 🙂

    • patgodin 21 avril 2013 / 14 h 11 min

      Merci! J’ai encore des croûtes à manger pour me qualifier! 😉 Verrai si y a un marathon plat et accessible en octobre…

      • ledernierkilometre 21 avril 2013 / 19 h 50 min

        Octobre ? Il y a le Toronto Waterfront qui est réputé rapide. Si tu es prêt à attendre novembre, il y a toujours Philadelphie, dont je suis un grand fan.
        Par contre, l’inscription pour Boston se fait en septembre, alors des temps réalisés en octobre ou novembre seraient bons pour l’édition de 2015…
        En passant, tu n’as vraiment pas tant de croûtes que ça à manger… Tu as juste à ne pas te taper une course de 100 milles une semaine avant ton marathon de qualification ! 😉

  2. Isabell brouillard 21 avril 2013 / 8 h 22 min

    Bravo! Bravo! Et encore bravo…. Pour ton commentaire qui pogne directement au cœur!! J ai rien a ajouter! Tout a été dit par toi!!! Merci et bonne course😉😉

  3. trainingforboston 21 avril 2013 / 8 h 18 min

    J’éprouve une profonde tristesse pour les spectateurs qui sont venus donner des encouragements à leurs proches ou à leurs amis, mais également à des inconnus, et qui se retrouvent des victimes. Ce sont ces encouragements près de la ligne d’arrivée qui viennent compléter mes semaines d’entraînements. Suite à l’attentat, je pensais que des mesures de sécurité nous priveraient de ces encouragements. Je crois plutôt que l’intensité sera encore plus importante car les gens refusent de vivre dans la peur et perdre leur liberté.

  4. nesseva 21 avril 2013 / 0 h 23 min

    Je te souhaite Boston ou tous les autres ultramarathons que tu désires! Et je suis pleinement d’accord qu’il faut continuer à courir malgré les tristes événements de lundi passé. Ça serait une grosse erreur de donner du pouvoir à ces pourritures…

  5. Simon Garneau 21 avril 2013 / 0 h 16 min

    Salut Patrice, je te partage mon commentaire mis sur ma page facebook hier. J’espère que tu puisse un jour vivre l’expérience du marathon de Boston. Bien à toi Simon Garneau.

    J’adore le marathon de Boston. Au village des athlètes, j’ai eu une brève discussion avec Roger Goulet de la région de Québec. Il s’agissait de son 29ieme marathon à 70 ans, phénoménal. Sur les 3 terrain de football de la High scool, plein de gens en attente du départ. Un moment prévilegié. Une minute de silence en mémoire de Newton. 9:55, La première vague est installé. Je suis tous en retrait parmi plein de gens qui sont de la seconde vague. Il y a des gens qui se précipitent dans la première vague en hâte. 10:00, c’est le coup de départ, 9000 coureurs s’en vont. C’est à mon tour d’aller m’installer. Ma position est dans le 1er coral de la 2ieme vague, dossard 9411. 10:15, je suis prêt pour le départ, quelques étirements dynamiques. 10:20, le départ est lancé, comme je suis au début de la vague ca me prends seulement 10 sec pour traverser la ligne de départ ou mon chrono est démarré. Je fais mon 1er kilomètre en faisant que suivre les autres coureurs sans forcer. Par la suite, je prends mon rythme. Comme je suis plus rapide que lors de ma qualification, je vais durant tout le marathon dépasser les autres coureurs. Les spectateurs tout le long du marathon sont fantastiques, on voit que c’est la fête et qu’ils adorent les coureurs. Imaginez, plein de jeunes enfants qui vous tendent la main pour faire des hi-five. On voit de l’admiration dans leurs yeux. Finalement, je vais réaliser mon meilleur chrono de marathon en 3:10 et je traverse la ligne d’arrivée vers 13:30. Je recois ma médaille. On me donne une boisson de récupération, suivi d’une banane et d’un lunch et beaucoup d’encouragement de la part des bénévoles. Comme à la fin de tous mes marathons, je ne reste pas longtemps sur place. Je me dirige vers les autobus pour reprendre mon sac d’effet personnel. 13:45, je prends le métro de la station Arlington pour me diriger à Cambridge ou j’ai stationné mon auto. A 15:00, je suis déja à plus de 60km de Copley square et alors j’ouvre la radio…
    A tous les spectateurs du marathon, pour leurs encouragements, merci. Pour l’incroyable appui de Wellesley college et de Boston College, merci. Pour tous les bénévoles dont je retiens leurs grands sourires et les hi-fives, merci. Et à tous les bostonais c’est sans une seule seconde d’hésitation que je vous dis, à l’an prochain.

    Simon

    • nesseva 21 avril 2013 / 0 h 26 min

      Félicitations pour ton excellent chrono!! J’ai eu des frissons en lisant ton commentaire…

    • patgodin 21 avril 2013 / 7 h 50 min

      Merci Simon. Et bravo pour ton marathon!

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s