Mouvements

Ultimate XC 50 km, St-Donat. 30 juin.

Je vais pas raconter de blagues. Peu après le début de la course, j’ai su que ça allait être une longue journée pour moi, beaucoup plus longue que ce que j’avais initialement prévu.

Pourtant, au départ, je me sentais en pleine forme, confiant en mes moyens. Je croyais être en mesure de pousser fort dès le départ, de garder dans mon champ de vision mes amis plus rapides (Benoît, Michel, Rachel, Laurent), de m’accrocher derrière eux à moyenne distance et de tenir le rythme… 1 kilomètre plus loin – plus haut – j’étais largué. Il était évident que la prochaine fois que je les reverrais, ce serait à la ligne d’arrivée et qu’ils auraient assurément une ou deux bières d’avance, sans compter un paquet de minutes…

Drôle comment les choses se goupillent parfois. Le coeur y est, mais pas les jambes. On se lève le matin prêt à en découdre, mais sans le savoir, nos jambes ont décidé de déconner et de rester au lit. Et pas avoir de jambes dans une course de trail assez extrême en montagne, eh bien ça regarde mal. J’ai ralenti la cadence en me disant que c’était une longue course et que j’avais le temps, que rien n’était encore perdu. Mais déjà mon esprit commençait à regarder ailleurs. Même pas 8 heures du matin et il faisait déjà très chaud. La petite voix qui commence à murmurer: «Allez, à quoi ça sert tout ça? Pourquoi t’arrêtes pas?…» Merde! Ça va vraiment pas! j’ai pensé. Alors j’ai fait comme on doit faire dans ces cas-là et je me suis accroché. Seulement, à me faire dépasser pas mal dans les 10 premiers kilomètres, c’est le moral qui a foutu le camp pour aller rejoindre les jambes…

Au ravitaillement #1, je suis tombé sur Jean-Michel, un ami qui roulait bien. Le temps de remplir mes deux bouteilles et je suis reparti avec lui en me disant que ça allait me motiver de le suivre, que ça allait me donner un bon boost. Le boost a pas duré longtemps. Peut-être 3 kilomètres. J’ai recommencé à tirer de la patte. J’ai dit à Jean-Michel de pas attendre après moi. Il est resté encore un moment, puis il a dit: «On se voit plus tard.» «Ok!» j’ai fait. Je l’ai regardé disparaître au loin. Comme les autres, je croyais le revoir au finish.

Ravitaillement #2. J’ai refait le plein en eau et j’ai avalé quelques quartiers d’oranges en reprenant tout de suite la route. Je ne m’attarde jamais vraiment aux stations d’aide, même quand ça va mal. Surtout quand ça va mal! On peut reprendre plusieurs secondes, voire plusieurs minutes si on s’y prend bien. On s’hydrate, on se nourrit, on repart. Ce n’est pas vraiment le temps ni l’endroit pour compter les mouches (il y en avait beaucoup, cela dit…).

500 mètres plus loin, je me suis arrêté pour resserrer mes souliers. En levant la jambe gauche pour poser le pied sur un tronc d’arbre coupé, j’ai eu droit une superbe crampe dans le quadriceps. Génial. J’avais justement besoin de ça. Une crampe solide, sauvage. Je me suis envoyé trois capsules d’Endurolytes et je suis reparti… en marchant.

Tu viens pour faire une course. Tu viens pour COURIR. Et tu MARCHES. C’est normal de marcher en montant, c’est même parfois plus rapide, c’est normal de marcher en montant, ça aide à reprendre des forces. Mais marcher sur le plat, marcher les descentes, marcher quand c’est roulant… BORDEL!

Les kilomètres suivants sont allés ainsi: marche, cours, crampe. Endurolytes. Marche, cours, crampe. Enduro… Et parce que c’est sûrement plus amusant, je me renverse les chevilles à quelques reprises dans les descentes… Pas du tout évidentes, les descentes, single track avec roches, racines, fougères à profusion. D’habitude, c’est ma force. Mais là… Fuck! La petite voix n’était plus un murmure, elle prenait de la force: «Regarde, tu vois, ça sert à rien. Tu es cuit, foutu. Arrête-toi avant de te blesser. Pense au Vermont 100 dans trois semaines. Tu veux le courir en béquilles, ton 100 miles? Hein? Ça t’amuserait? Prend ça cool, allez, arrête-toi à la prochaine station. Anyway, tu vas la finir en 12 heures, ta course. À quoi bon! T’es lent comme une tortue. Va te baigner au lac. Va prendre une bière. Allez, allez…» 

Une seule fois j’ai abandonné une course. Marathon d’Ottawa en 2011. Je l’ai amèrement regretté, j’ai passé plusieurs jours à m’en vouloir. Cette fois, pas question d’écouter la petite voix maudite. De toute façon, je savais qu’une autre prendrait la relève si j’abandonnais. Une autre voix plus méchante qui dirait: «Bravo, mon gars! Abandon par manque de coeur au ventre au 20ième kilomètre! C’est superbe! Et maintenant, dis-moi que tu mérites d’aller en courir 160 au Vermont! Dis-moi que tu as tout ce qu’il faut…!!Dis-moi que tu n’es pas un peu LÂCHE!!!» N’empêche, tout en essayant de demeurer zen, d’être en mouvement et de ne pas m’aplatir face contre terre, un DNF (did not finish) semblait quasi inévitable.

La station #3 se trouvait en-haut d’une solide montée. Là, j’ai été testé… Il y avait un ravitaillement d’eau, oui, mais aussi un abri contre le soleil, des chaises et des coureurs assis sur les chaises, l’air un peu déçu. Un bénévole qui disait dans un walkie-talkie: «J’ai trois coureurs ici qui arrêtent pour blessures…» J’ai rempli mes bouteilles, reluqué une fraction de seconde une des chaises vides. Dans cette fraction de seconde, une éternité de oui, de non, de peut-être, de pourquoi pas. Puis je suis reparti. En courant. Vite.

La peur de l’abandon m’a donné un regain d’énergie qui a duré 4 kilomètres environ. Je commençais par contre à sentir des ampoules brûler sous mes pieds. Et les crampes revenaient par à-coups. J’enfilais des capsules d’Endurolytes. Je buvais beaucoup d’eau. J’ai rapidement vidé mes bouteilles. Et j’ai cru que je n’arriverais jamais à la station d’aide #4. J’avais la bouche complètement sèche. Il me fallait boire absolument. Après une autre bonne montée en plein soleil, j’ai aperçu les deux bénévoles et surtout, la table avec les réservoirs d’eau. J’ai pu refaire le plein et repartir assez rapidement.

Après…

Il y a eu la section marécage où ma jambes droite s’est enfoncée jusqu’en haut de la cuisse dans la boue. Voulant prendre appui avec mon bras droit, il s’est à son tour enfoncé jusqu’à l’épaule. Je m’en suis sorti en ressemblant à la Créature des Marais. Tout de suite après, j’ai pu profiter de la rivière… J’y ai sauté à pieds joints et si j’avais pu plonger, je l’aurais fait! Je me suis laissé aller, j’ai pseudo nagé quelques brasses. C’était parfait pour mes jambes. De l’eau bien froide. Au sortir de la rivière, j’ai pu courir la montée menant à la 5ième station, celle où l’on pouvait changer nos chaussures et refaire le plein en gel d’énergie, jujubes d’électrolytes et autres. Au départ, je n’avais pas l’intention de changer mes souliers, mais j’avais quand même mis une paire de rechange dans mon drop-bag, au cas où. Comme mes pieds me faisaient pas mal souffrir, je n’ai pas pris de chance et j’ai remplacé mes Salomon par mes Montrail. Bon choix. Mes pieds ont paru reprendre vie, malgré les ampoules que je sentais bien gonflées. Après avoir descendu d’un trait un lait au chocolat froid pas vraiment froid, je suis reparti d’un bon pas. Je me sentais mieux. Beaucoup mieux. Mieux, mais bon, pas tellement plus rapide…

Il y a eu cette autre station d’aide où les bénévoles ont été surprises de me voir. Où elles m’ont pris en photo avec une grosse pelure d’orange en travers de la bouche. Comme je suis un acteur qui ne s’en fait pas trop avec son image, j’ai rigolé. C’est de cette même station que je suis reparti avec un dernier quartier d’orange qui, m’a foi, a dû tremper dans le chasse-moustique. Ma langue et mes lèvres ont été un instant comme anesthésiées… Au point où j’en étais…

Il y a eu cette longue descente de peut-être 3-4 kilomètres sur un chemin de VTT au gros soleil. Descente où courir à 5 minutes 30 du kilomètre faisait mal en chien. Au moins, je courais!

Il y a eu l’arrivée au ravitaillement prés de La Réserve, un centre de ski. Ravitaillement avec tam-tam et quelques spectateurs pour nous encourager. C’est là que j’ai retrouvé Jean-Michel. Il avait eu lui aussi un mauvais moment à passer. On a décidé de poursuivre ensemble. Une très bonne idée, surtout qu’il y avait pas loin devant nous un monstre de montagne à gravir. Une jolie pente de ski abrupte qui montait montait montait. C’était bien de s’encourager dans l’effort.

Il y a eu ces kilomètres qui n’en finissaient plus de finir, qui sont passer de 50 à 54 à 56, pour finir à 58 sur ma montre Suunto (j’ai remarqué que même les GPS ne s’accordent pas sur la distance du parcours: certains indiquent 56K, d’autres 57, j’ai même vu un relevé de Garmin qui indiquait 59).

Dans les derniers 3 kilomètres, Camille, un ultrarunner de la Martinique nous a rejoint. Il était venu expressément pour la course. Il nous a parlé d’un ultra en Martinique. 140 kilomètres. 4000 pieds de dénivelé. Il l’a couru deux fois. Ça doit être pas mal, quand même, un ultra en Martinique…

On a terminé ça, Jean-Michel et moi en 8 heures 41 minutes 57 secondes. Moins bien que j’aurais aimé, moins pire que j’aurais cru. Rien n’est jamais vraiment perdu.

Camille nous a rejoint dans les secondes suivantes.

Franchir la ligne, c’était comme le Nirvana.

***

C’est toujours très satisfaisant de terminer un ultra. La journée a été longue. Les amis sont là, souvent la famille y est aussi. L’ambiance est  festive. Il y a les burgers – bien sûr! – et la bière. Chaque ami(e) coureur(euse) a son histoire à raconter. Les jambes font mal. Les muscles font mal. Il y a bien de réelles blessures chez certains, chez certaines. Mais notre âme – oui, oui -, notre âme est plus légère. Et on sourit. C’est pas cool, ça? Est-ce que ça en vaut pas la peine??

Satisfaction à l’arrivée. Photo de Luc Hamel.

***

Je n’ai pas parlé de mon marathon d’Ottawa à la fin mai. Il a bien été. Il en devient donc moins intéressant… J’y ai fait le temps que je visais. 3 heures 30.

***

Bouger. Être

en mouvement.

Coûte que coûte.

Avancer.

Ne pas regarder derrière.

Être.

En mouvement.

***

Mai: 373.25 km.

Juin: 405.43 km.

Janvier à juin: 1934.5 km.

17 thoughts on “Mouvements

  1. ledernierkilometre 5 juillet 2012 / 12 h 07 min

    Je me joins au groupe: toutes mes félicitations ! Et surtout, chapeau bien bas pour avoir tenu le coup. Continuer quand ça va bien, c’est facile. Mais quand ça va mal… Très, très inspirant comme récit. Ça me confirme que j’ai pris la bonne décision en me lançant dans l’aventure des ultras… même si ça ne réconforte pas trop ma douce moitié quand elle te lit (elle est tout de même devenue une de tes fidèles followers) !
    Je vais penser à toi les 21 et 22. Je te souhaite la meilleure des chances, je suis certain que ça va bien aller !

    • patgodin 5 juillet 2012 / 16 h 31 min

      Merci!
      J’ai très hâte au Vermont. Ça fait des mois que je m’entraîne pour ça. Il est temps que ça arrive!

  2. Manon 4 juillet 2012 / 5 h 04 min

    J ai adoré lire votre histoire… Ca donne vraiment le gout de se depasser.
    Merci

  3. Daniel 4 juillet 2012 / 0 h 39 min

    Pat, toujours un plaisir de te lire. Tu donnes le goût de sortir dehors et de courir ne serait-ce qu’un petit 3 km, mais courir pour se sentir exister

  4. Judith Cardinaels 3 juillet 2012 / 22 h 06 min

    WOW, que c’est inspirant!! Te lire me donne juste le goût de m’inscrire à nouveau dans une course de trail. Une seule expérience pour moi Orford 2010, j’ai adoré!
    Tellement mental ce genre de course, tu es très fort d’avoir pu résister à cette petite voix. Et je te souhaite de lui montrer également au Vermont à cette petite voix c’est qui le boss!! 😉 Beaucoup de plaisirs à ton 100miles!!

  5. alexmailhot 3 juillet 2012 / 21 h 37 min

    Juste un mot: Wow ! Tellement bien écrit et intéressant, il y a plusieurs bouts qui décrivent aussi ma course !! Bravo pour ta persévérance, ça aurait été facile d’abandonner mais quelle satisfaction une fois qu’on franchit cette foutue ligne d’arrivée et qu’on revoit tous ces autres coureurs aussi fou (et plus rapides!) que nous, le sourire nous revient et on se redit: what’s next?.
    Bonne chance pour ton Vermont 100miles, déjà hâte de te lire !

    • patgodin 3 juillet 2012 / 22 h 05 min

      Merci Alex! Et encore bravo pour ta course!

  6. Isabelle O'Brien 3 juillet 2012 / 21 h 21 min

    wow Pat !! C,est super ce blog,,,, 🙂 et c’est vraiment incroyable comment tout ce dont tu parles , je peux l’appliquer à 100% dans mes classes ,,,, c,est fou comment ce foutu mental peut essayer de nous faire virer de bord ,, ,,,,ah , mais comme c’est inspirant de se dépasser complètement hors de ses limites !!!! Bravo !!!!

  7. Dimitri Kiselkov 3 juillet 2012 / 20 h 43 min

    belle histoire !! ça avait l’air épic dans ma tête ! j’imagine même pas comment c’était dans la tienne ! Bonne continuation !

  8. vostiguy 3 juillet 2012 / 19 h 53 min

    Félicitation Pat…un jour très certainement cette histoire nous inspirera tous et toutes! Merci d’avoir partager ceci avec nous. Comme je suis l’instigateur d’un groupe de course à pied à mon travail (Croix-Rouge canadienne) et qu’on tient une page Facebook, j’ai partagé cette histoire avec tous mon monde. C’est vraiment un super histoire! Encore élicitation pour cette belle persévérance!

  9. Sophie Bragdon 3 juillet 2012 / 19 h 24 min

    Ah!!! J’me sens tout à coup moins fatiguée de ma journée 😉
    Quand on se compare…. on se console! Et oui!!!
    Merci Pat Godin, et BRAVO!!! Quelle force de caractère!!!!

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