Chronique du Vermont 100

 

 Le départ à 4:00 du matin, samedi 21 juillet. (Photo Luc Hamel)


L’an dernier, j’ai couru mon premier Vermont 100 – et par le fait même mon premier 100 mile (160km) – en 23 heures 29. Un temps tout à fait respectable, dont je suis fier. J’ai récolté la fameuse Belt Buckle traditionnellement remise à ceux et celles qui terminent une épreuve de 100 mile sous la barre des 24 heures (le temps limite accordé au VT100 est de 30 heures). Jamais je n’avais eu à fournir un effort aussi grand, sur un aussi long terme. Dans les secondes suivants mon arrivée, j’étais prêt à jurer à qui voulait l’entendre que jamais, plus jamais! Pourtant, deux jours plus tard, la poussière retombée, les jambes revenues à la normale, j’étais prêt à m’y remettre sans aucun doute (les gens qui me connaissent bien savent que c’est typiquement moi, ils ne s’en font plus trop avec cela…).

Un an et une semaine plus tard, m’y voilà à nouveau. Prêt à partir. Prêt à en découdre une fois de plus. Et je ne voudrais être nulle part ailleurs. Je me sens bien, calme. Pour une rare fois la veille d’une course, j’ai bien dormi. J’ai fait tout ce qu’il fallait à l’entraînement. J’ai eu mes doutes, mes angoisses. J’ai eu des entraînements encourageants, d’autres parfaitement pathétiques. J’ai fait de très bonnes courses au printemps, d’autres moins bonnes. Maintenant, je n’y peux plus rien. Il me suffit de vivre et de respirer l’instant présent. Ici même, sur la ligne de départ du Vermont 100 Mile Endurance Run. Et je l’apprécie à fond. Il me suffit de vivre, de respirer l’instant présent. Il me suffit maintenant de faire le vide, de courir, d’avancer. Coûte que coûte.

À 4 heures 00, le départ est donné. Les quelques 300 coureurs et coureuses s’élancent dans la fraicheur du petit matin en poussant des cris de joie. Nous sommes plusieurs amis québécois cette année. Il y a devant moi Pierre, Patrick et les deux Vincent. J’entends mon ami Michel rire avec Marie-Pier, juste derrière. On est en milieu de peloton, encore assez serré. Tranquillement, le peloton va s’étirer, s’effilocher en petites grappes de 2-3 coureurs. Plus tard dans la journée, il y aura des moments où je courrai seul, sans voir personne pendant plus d’une heure. Mais pour l’instant, nous sommes ensemble, on discute un peu, on rigole. Le rythme est bon. Life is good.

Les premiers kilomètres se déroulent en douce. Je me fais un devoir de m’en tenir à mon plan qui est très simple: Ne pas partir trop vite, faire MA course et non celle des autres, et surtout, garder des forces pour les longs kilomètres qui m’attendent en fin de journée et dans la nuit. J’aurais envie d’ouvrir un peu la machine, déjà, mais je me répète comme un mantra: Smooth and easy, smooth and easy…

Les amis prennent de l’avance, et si j’ai envie de les suivre, je me retiens. Je jase pendant un moment avec Josh, un gars du Maine qui a couru le Leadville 100 l’an dernier. Il en est à son premier VT100. On marche une première longue montée, j’en profite pour prendre un gel au beurre d’arachide que je fais descendre avec une bonne gorgée d’eau. À la montée suivante, je continue à courir tandis que Josh ralentit le pas. Je me sens bien, je ne pousse pas, et ça roule. Malgré la fraîcheur du matin, la sueur commence à perler. Je bois régulièrement. Je suis parti avec une seule bouteille à la main. Mon équipe m’en refilera une deuxième plus tard si j’en ressens le besoin.

Première station d’aide après 7 miles. Densmore Hill. Je remplis ma bouteille et je repars aussitôt. Je commence à sentir des crampes dans mon ventre et je me demande si ce n’est pas un effet secondaire des antiacides que j’ai pris juste avant le départ. Rien de trop inconfortable, mais quand même, pas agréable. Le genre de malaise qui joue aussi dans la tête, qu’on ne veut pas voir s’aggraver, sur lequel on a très peu de prise… Je préfère avoir mal au genou ou partout ailleurs plutôt qu’au ventre…

Station #2, Dunham Hill. Il y a une toilette chimique, mais elle est déjà occupée et deux autres coureurs font la file. Sans entrer dans les détails, je commence à comprendre d’où viennent les crampes. Je choisis d’attendre mon tour et de faire la file. D’autres coureurs arrivent, font le plein, repartent. D’abord un, puis deux, cinq, dix. Bordel! Je prends une chance et je me remets à courir sans plus attendre. Peut-être y a-t-il une autre toilette à Taftsville Bridge, la station d’aide #3. Je ne m’en souviens plus, mais peu importe, je suis reparti.

En quittant Dunham Hill, on embarque rapidement sur la route asphaltée et s’en suit une longue descente jusqu’à une petite ville qu’on traverse sous les encouragements des habitants et de quelques supporteurs. Mes crampes commencent à être sérieuses. Mais je n’ai pas le choix, il faut que je continue. Je cours de mon mieux, essayant de me concentrer sur ma foulée, sur mes pas. Je sens ma tête qui commence à me lâcher, les pensées négatives se bousculent et je les repousse les unes après les autres.

À Taftsville Bridge, j’arrive à régler mon « problème » et lorsque je repars, je me sens instantanément mieux. Mon moral revient d’un coup. Je rattrape plusieurs coureurs. Et mon rythme s’accélère, toujours dans les limites raisonnables. Encore une petite station d’aide pour refaire le plein en eau et je serai bientôt à Pretty House, la station d’aide où les coureurs rencontrent pour la première fois de la journée leur équipe.

À Pretty House, je retrouve ma blonde, Nathalie, et mes deux grandes filles (ma petite Marion, 3 ans, est resté à la maison avec sa mamie), mes parents ainsi que Charles et Geneviève, mes amis qui vont plus tard courir avec moi les derniers kilomètres de cette journée.

Il est 7 heures 53 quand j’y arrive. Charles remplit ma bouteille d’eau et je remets à Geneviève les manches que je portais au départ et ma lampe frontale. Nathalie me remet des gels au beurre d’arachide que je glisse dans ma Spybelt (petite ceinture à la taille) pour remplacer ceux que j’ai pris. Je prends ma deuxième bouteille par sécurité (la chaleur est là et je ne veux pas manquer d’eau). Je suis prêt. J’essaie de passer le moins de temps possible dans les stations d’aide. Et surtout, de ne pas m’asseoir.

Mais Nathalie ne me laisse pas repartir sans m’embrasser, ce qui deviendra de station en station, le baiser de la chance.

Arrivée à la station #5, Pretty House. (Photo Daniel Grimard.)

Les 8 prochains miles se déroulent plutôt bien. Les chevaux ont commencé à nous rejoindre (traditionnellement aux USA, les courses de 100 miles étaient des courses de chevaux et le VT100 est, à ma connaissance, la seule course du genre où hommes et bêtes se côtoient tout au long du parcours). Le sentier monte sur de hautes collines dans les herbes et si le paysage est magnifique rendu en haut, la descente, elle, s’avère plutôt brutale pour les jambes. Et pour mes pieds.

J’ai choisi de commencer la course avec les Montrail Rogue Fly, souliers de type plutôt minimaliste. Sur les routes de terre et les quelques sentiers que nous avons parcourus depuis le début, ils font merveilles. Mais voilà qu’après pas loin de 50 kilomètres de course, mon pied droit commence à rouler dangereusement vers l’intérieur dès que le parcours devient le moindrement technique. Immédiatement, je prends la décision de changer au ravitaillement suivant. Je n’ai pas de chance à prendre et je sais que mon autre paire, Mountain Masochist II aussi de Montrail, va faire un super beau travail, même si j’avais initialement prévu les mettre à la mi-course ou même seulement en début de soirée.

À l’approche de Stage Road, station #7, j’entends mes filles crier: Papa! Papa! Et ça, c’est un boost d’enfer!


Arrivé à Stage Road à 9 heures 26, après 50 km de course, je suis accueilli par mes filles, Julia et Simone. Le bonheur! (Photo Luc Hamel)

Nathalie m’annonce en souriant que je suis 15 minutes en avance sur mon temps de l’année dernière. C’est plutôt bon à entendre! Elle me demande de quoi j’ai besoin et je lui dit que je vais changer de souliers mais pas de bas et que je ne veux pas m’asseoir. Pendant que Nathalie me met de la crème solaire, mon père me tend un Coke Diète que je cale d’un trait. Pourquoi diète, alors que les autres coureurs boivent du Classique? Parce que le sucre du Coke normal me donne des brûlements d’estomac. Aussi simple que ça. Et un Coke Diète froid avec de la caféine passe beaucoup mieux qu’un café chaud!

Rapide changement de souliers avec le sourire et un coke diète… (Photo Geneviève Lavigne)

En passant devant la table de ravitaillement, je prends quelques morceaux de bananes et de melons d’eau que j’emporte avec moi. Je marche un peu en prenant le temps de manger, mais très vite le pas de course reprend le dessus.

Je fais les 4 ou 5 kilomètres suivants sans voir trop de coureurs. Je suis dans ma bulle, dans ma zone, et tout fonctionne parfaitement. À un certain moment, je sens quelqu’un s’approcher derrière moi. Je me retourne et découvre Pierre, souriant, qui me rejoint. Je le croyais devant moi depuis longtemps, mais il me dit qu’il a pris tout son temps à une des stations d’aide principales. Pierre est un excellent coureur. Il en est à son premier 100 mile. À partir de ce moment, on va faire un bon bout de chemin ensemble.

Les 17 kilomètres qui suivent nous apportent notre lot de longues montées, de bonnes descentes, ainsi qu’un grand bout de route asphaltée, avant de nous faire passer par une belle petite portion de single track. Au sortir du sentier, il y a une petite montée qui nous amène à la station #13, Jenne Farm. De là, il ne reste 2.5 km avant Camp 10 Bear I qui est la station située quasiment à la mi-parcours (on passe à cette station deux fois, la deuxième fois au 70ième mile). Je décide d’ouvrir un peu les valves pour ces 2 kilomètres et demi qui sont pratiquement en descente et je me lance. J’y vais assez vite, sans mettre les freins sur mes quadriceps, je me laisse aller. Je file pas mal et Pierre me suit. J’arrive aux abords de Camp 10 Bear à plein gaz. J’aperçois tout de suite Junior, Luc et Daniel, le Team de mon ami Michel, et aussi les photographes attitrés. Je suis content de les voir. Je me dirige vers la pesée obligatoire. À mon arrivée au check-up médical, vendredi 15:00, j’ai été pesé à 175.3 livres. Je pèse à présent 172.1 livres. Je suis ok pour continuer (une perte de 5% de notre poids initial et nous sommes mis sous observation et réhydratation, 7% et c’est la fin de la course, à l’inverse une prise de poids de + de 6% peut indiquer un problème sérieux comme un dysfonctionnement des reins et c’est l’arrêt immédiat).

Pesée officielle à Camp 10 Bear I, 12 heures 43. (Photo Daniel Chartier)

Cinq minutes plus tôt et j’aurais manqué mon équipe qui est arrivée tout juste comme je descendais de la balance. J’avais maintenant près de 40 minutes d’avance sur mon temps de 2011. On s’est rapidement installé dans un coin pour le ravitaillement.

Et c’est là où j’ai faille gaffer…

Dans mon désir de ne pas m’attarder aux stations d’aide, j’ai ingurgité tout ce qu’on me donnait à boire et à manger à la vitesse de l’éclair et je suis reparti les mains pleines de melons et de bananes. Ça aurait pu mal tourner… Il y avait un long bout de chemin de campagne à faire au soleil et je savais qu’une solide et sévère montée m’attendait dans le bois. Je courrais d’un bon pas… et j’ai commencé à avoir mal au coeur et à me sentir gonflé. Je me suis trouvé idiot d’avoir bouffé comme ça, mais je ne pouvais plus rien y faire. Je me suis concentré sur mes pas, sur mon rythme de course/marche, j’ai mis mon esprit un peu au devant de moi pour qu’il me tire vers l’avant. Ç’a fonctionné et rendu tout en haut, j’ai vu la petite affiche où l’on pouvait lire: 51 miles done, 49 to go. J’ai souri en me disant qu’à partir de maintenant, métaphoriquement du moins, ça descendait…

J’ai retrouvé toute mon équipe à Tracer Brook, station #17.  Cette fois, j’ai pris le temps de mastiquer les aliments… Nathalie a mis de la glace dans un foulard qu’elle a noué autour de mon cou. Je ne me suis quand même pas attarder, mais j’avais le moral. Les kilomètres précédents, je les avais bien couru, ça c’était bien enchaîné et j’avais rattrapé pas mal de coureurs. J’avais maintenant plus d’une heure d’avance sur mon temps de l’année précédente. Je ne m’énervais pas trop avec ça, mais ça me donnait confiance.

En quittant Tracer Brook, une montée interminable s’offrait aux coureurs. Une de celles qui semblent vouloir s’éterniser à jamais.

De la glace autour du cou à Tracer Brook, 14 heures 47. (Photo Geneviève Lavigne)

Tout va bien, je repars! Avec mon père en arrière-plan et Charles à mes côtés. (Photo Luc Hamel)

Pierre m’a rejoint à nouveau tout de suite après la station #18, Prospect Hill. On a retrouvé nos équipes respectives à Margaritaville où l’on ne s’est pas attardé ni l’un ni l’autre. De Margaritaville à Camp 10 Bear II, 12 kilomètres à faire. Je courrais avec Pierre mais j’étais aussi beaucoup dans ma tête. Intérieurement, j’ai du me battre avec moi-même au cours de cette portion du parcours. J’avais l’impression que je n’y arriverais tout simplement pas. Je ne sais pas pourquoi, mais ça s’est insinué en moi comme ça. Je me sentais lourd, crevé. Je n’ai rien dit à Pierre. Je traversais un creux. Un mur. Un méchant coup de barre!

Quand j’ai vu Julia à l’approche de Camp 10 Bear II, j’ai comme eu un coup de fouet. 70ième mile. 112.65 kilomètres de parcouru. Encore 47 autres km à faire. À peine plus qu’un marathon… La nuit s’en vient… Allez, hop! On se botte le cul!

17 heures 30 à ma deuxième visite de Camp 10 Bear. Je pèse 171.4. Good to goJ’en profite pour changer de camisole. Je mange un peu même si j’ai tout sauf faim… Je sens ma forme qui est revenue. Geneviève s’est préparée pour courir avec moi puisque les pacers sont autorisé à nous accompagner à partir d’ici jusqu’à la fin, mais je préfère repartir seul pour une dernière fois. C’était prévu comme ça, de toute manière. J’ai besoin de ces derniers kilomètres en solo avec moi-même pour finir la course.

Changement à Camp 10 Bear II. (Photo Geneviève Lavigne)

Ready to go for another round. (Photo Luc Hamel)

Départ de Camp 10 Bear II avant la nuit. (Photo Luc Hamel)

Quand j’arrive à Spirit of 76 près d’une heure quarante-cinq plus tard, je commence à me sentir pas mal vidé et j’appréhende un peu la portion à venir. Les 18 kilomètres qui m’attendent m’avaient parus durer toujours en 2011. Mais je les avais couru dans la noirceur la plus complète, alors que maintenant, il fait encore clair et pour au moins une bonne grosse heure et plus. Au niveau du moral, c’est un avantage certain.

À partir d’ici, Charles embarque avec moi. Il m’accompagnera jusqu’à Bill’s où Geneviève prendra le relais et je le retrouverai à Polly’s pour terminer la course avec lui.

À Spirit of 76, juste avant de repartir pour 18 longs km, je me sens vidé. (Photo de Geneviève Lavigne)

Encore une fois, je ne m’attarde pas à la station. Je dis à Charles que je vais courir devant et c’est ok pour lui. Mais il se rend vite compte que je traîne de la patte. Il me suggère de prendre la tête dans les montées et de me laisser leader les descentes (j’ai encore du jus dans les descentes). Parfait. Je dois me parler intérieurement, me fouetter un peu. Je sens la paresse m’envahir. Je crois y arriver, je trouve encore du gaz dans le réservoir, et on termine ces 18 foutus kilomètres en 2 heures 20 environ.

Arrivée à Bill’s. Nouvelle pesée médicale: 171.0. La bénévole me demande: How do you feel? Je réponds en riant: Best shape of my life!!! Naturellement, je blague et ça la fait sourire, mais n’empêche que je me sens pas si mal. Je repars avec Geneviève pour un autre 11 kilomètres. Dès les premières foulées, je la préviens de la « monstrueuse » montée que nous allons avoir à affronter dans quelques mètres. Du moins, dans mon souvenir, cette montée m’avait parue « monstrueuse »… Il n’en est rien! Tant mieux! Rendu en haut, c’est une longue descente dans les champs. J’aperçois des lampes frontale qui dansent au loin. Bientôt, on rejoint la route et on rattrape encore quelques coureurs.

Les 11 kilomètres sont réglés en plus ou moins 1 heures 15.

Enfin, Polly’s! Station #28. 95.9 miles (154.33 kilomètres). Je n’ai plus tellement la notion du temps. On me dit qu’il est 23 heures 11. Dans le pire des cas, je serai rendu à minuit et demi.

J’embrasse Nathalie. Quand on va se revoir, ce sera à la ligne d’arrivée!

Dans l’empressement, Charles et moi passons tout droit alors qu’il aurait fallu tourner à gauche. Ni l’un ni l’autre n’avons vu la flèche. Deux cents mètres plus loin, nous arrivons devant une route. Aucune indication. Cul-de-sac pour nous. Oups! Je me retourne et vois passer des lumières de frontales dans le bois un peu plus haut. On fait tout de suite demi-tour. On court. L’embranchement est là, on l’a simplement manqué. Heureusement, on s’en est aperçu tôt.

La course reprend. Mais je n’ai plus grand-chose dans le corps. Je commence sérieusement à manquer de gaz, je veux juste finir. J’aurais aimé courir cette portion de bout en bout mais, typique du VT100, ça monte encore et encore alors que l’on croit que c’est fini… Lorsque j’aperçois la petite pancarte qui indique: 1 mile to go! Je sais pertinemment que ce sera le one mile le plus long de cette longue, longue journée!

À 00:08, dimanche le 22 juillet, je franchis la ligne d’arrivée. Toute ma gang est là. On se sert dans nos bras, on s’embrasse. Un bénévole me remet une médaille de participation. Je demande à mon père: Où est la chaise? Elle est tout près, on m’y amène, je m’y assois. Je ne réalise pas encore que j’ai retranché 3 heures 20 à mon temps de l’an passé. Je viens de terminer le VT100 en 20 heures 08 minutes et 54 secondes…

Enfin rendu! L’effet embrouillé de la photo reflète très bien l’état de mon esprit…

Une fois les classements ajustés, je serai 35ième overall et 10ième sur 67 chez les 40-49. Mon meilleur temps dans une course.

J’aurais aimé resté à la ligne d’arrivée pour attendre mes amis. Mais la nuit fraîche m’a donné le frisson instantané et même habillé chaudement, je grelottais. Une douche chaude m’aurait aidé, mais comme il n’y en avait pas sur place, j’ai choisi de rentrer à l’hôtel avec les autres pour me laver et dormir un peu.

Je suis revenu sur place à 9 heures le matin pour encourager les derniers coureurs. Michel était là. Et Patrick avec Louis, qui n’a pas pu courir à cause d’une blessure mais qui a passé la journée et une bonne partie de la nuit à être bénévole. Et Vincent. Pierre nous a rejoint avec sa famille sous la tente, un peu plus tard, pour le BBQ et la remise des Belt Buckles. On s’est tous félicité, raconté un peu nos courses. On a mangé, pris quelques bières, reçu nos prix. Et on s’est dit au revoir.

Voilà!

See you next year, VT100!

Remise de la Belt Buckle (emballée!) par la Race Director, Julia Hutchinson.

Se préparer au pire, espérer le meilleur

Nous y voilà presque. Seize jours encore. Deux petites semaines. Aussi bien dire demain.

Ce sera le Vermont 100 Mile Endurance Run.

J’en serai à ma deuxième année. Mon deuxième 100 mile. J’ai bien sûr envie d’y faire un bon temps, selon mes standards. Un temps meilleur que celui de l’an passé. Mais ce n’est pas le seul but. En fait, le temps ici importe peu. La journée sera longue. On ne court pas 160 kilomètres comme on court un marathon. On ne peut pas courir après le temps sur un 100 mile, à moins bien sûr d’être un coureur élite. Et je suis loin d’en être un. Je n’ai pas la prétention de le devenir, je n’en ai pas non plus le talent. On court un 100 mile pour l’aventure personnelle, pour l’envie de se dépasser à très grande échelle. Pour le voyage intérieur aussi. On ne peut pas courir 160 kilomètres sans aimer être seul à l’intérieur de soi pendant de longs, longs moments. On ne peut pas non plus courir 160 kilomètres sans aimer (un peu) souffrir. Beaucoup. Sans aimer un peu souffrir beaucoup.

***

«Prepare for the worst, hope for the best.»

J’ai lu cette phrase il y a quelques années déjà, dans la revue Ultrarunning. Un proverbe anglais. Anonyme. Qui pourrait être, à ce que j’ai pu comprendre, une interprétation de certains passages de la Bible, notamment dans les Actes de l’Apôtre Paul… Ouais… Je ne lis pas beaucoup la Bible. Jamais pour ainsi dire. Par contre, je lis beaucoup Ultrarunning.

J’ai lu cette phrase il y a longtemps et elle m’est restée. Comme d’autres plus littéraires de Kerouac, d’Henry Miller, de Jim Harrison… Phrases que j’ai souvent du mal à retrouver dans les livres, mais dont j’ai encore le goût, la sensation, la force dans mon esprit… Il y en a une de Jim Harrison. Dans son roman Dalva. Qui parle de chiens perdus qui font des centaines de kilomètres sur les routes de campagnes, sous la pluie, qui dorment sous les ponts, des chiens qui marchent et courent des centaines de kilomètres pour retrouver leur famille… Je ne peux pas la citer mots pour mots, mais je me souviens de sa tristesse, de sa beauté… Je me souviens de sa force. Comme un poème.

«Prepare for the worst, hope for the best.» 

Cette petite phrase, donc, facile à retenir, s’applique parfaitement aux Ultras. Et particulièrement bien aux 100 miles. Ce n’est pas une phrase qui vaut cher. Mais elle n’en reste pas moins forte.

Elle s’applique aux Ultras comme à la vie en générale. On pourrait se dire ça juste avant de venir au monde…

***

J’ai fait ce qu’il fallait en entraînement. Je suis prêt au pire, il me reste maintenant à espérer le meilleur.

Encore seize jours, deux petites semaines, aussi bien dire jusqu’à demain pour me garder à niveau…

***

Timothy A. Olson a remporté en un temps record la dernière édition du Western State 100. Pour ceux et celles qui aimeraient lire son rapport de course:

http://www.irunfar.com/2012/07/laughing-out-loud-timothy-olsons-2012-western-states-100-race-report.html

Non seulement Tim Olson me donne envie de me dépasser et d’être un meilleur coureur, il m’a aussi donné envie de lire Siddhartha d’Hermann Hesse. Je ne l’avais encore jamais fait. On aura jamais assez d’une vie pour lire tout ce qu’on voudrait.

Siddhartha. Ça ne fera pas de moi un coureur plus rapide, mais c’est ce livre qui m’accompagnera jusqu’au Vermont.

Littérature et ultrarunning. Rien à redire.

Mouvements

Ultimate XC 50 km, St-Donat. 30 juin.

Je vais pas raconter de blagues. Peu après le début de la course, j’ai su que ça allait être une longue journée pour moi, beaucoup plus longue que ce que j’avais initialement prévu.

Pourtant, au départ, je me sentais en pleine forme, confiant en mes moyens. Je croyais être en mesure de pousser fort dès le départ, de garder dans mon champ de vision mes amis plus rapides (Benoît, Michel, Rachel, Laurent), de m’accrocher derrière eux à moyenne distance et de tenir le rythme… 1 kilomètre plus loin – plus haut – j’étais largué. Il était évident que la prochaine fois que je les reverrais, ce serait à la ligne d’arrivée et qu’ils auraient assurément une ou deux bières d’avance, sans compter un paquet de minutes…

Drôle comment les choses se goupillent parfois. Le coeur y est, mais pas les jambes. On se lève le matin prêt à en découdre, mais sans le savoir, nos jambes ont décidé de déconner et de rester au lit. Et pas avoir de jambes dans une course de trail assez extrême en montagne, eh bien ça regarde mal. J’ai ralenti la cadence en me disant que c’était une longue course et que j’avais le temps, que rien n’était encore perdu. Mais déjà mon esprit commençait à regarder ailleurs. Même pas 8 heures du matin et il faisait déjà très chaud. La petite voix qui commence à murmurer: «Allez, à quoi ça sert tout ça? Pourquoi t’arrêtes pas?…» Merde! Ça va vraiment pas! j’ai pensé. Alors j’ai fait comme on doit faire dans ces cas-là et je me suis accroché. Seulement, à me faire dépasser pas mal dans les 10 premiers kilomètres, c’est le moral qui a foutu le camp pour aller rejoindre les jambes…

Au ravitaillement #1, je suis tombé sur Jean-Michel, un ami qui roulait bien. Le temps de remplir mes deux bouteilles et je suis reparti avec lui en me disant que ça allait me motiver de le suivre, que ça allait me donner un bon boost. Le boost a pas duré longtemps. Peut-être 3 kilomètres. J’ai recommencé à tirer de la patte. J’ai dit à Jean-Michel de pas attendre après moi. Il est resté encore un moment, puis il a dit: «On se voit plus tard.» «Ok!» j’ai fait. Je l’ai regardé disparaître au loin. Comme les autres, je croyais le revoir au finish.

Ravitaillement #2. J’ai refait le plein en eau et j’ai avalé quelques quartiers d’oranges en reprenant tout de suite la route. Je ne m’attarde jamais vraiment aux stations d’aide, même quand ça va mal. Surtout quand ça va mal! On peut reprendre plusieurs secondes, voire plusieurs minutes si on s’y prend bien. On s’hydrate, on se nourrit, on repart. Ce n’est pas vraiment le temps ni l’endroit pour compter les mouches (il y en avait beaucoup, cela dit…).

500 mètres plus loin, je me suis arrêté pour resserrer mes souliers. En levant la jambe gauche pour poser le pied sur un tronc d’arbre coupé, j’ai eu droit une superbe crampe dans le quadriceps. Génial. J’avais justement besoin de ça. Une crampe solide, sauvage. Je me suis envoyé trois capsules d’Endurolytes et je suis reparti… en marchant.

Tu viens pour faire une course. Tu viens pour COURIR. Et tu MARCHES. C’est normal de marcher en montant, c’est même parfois plus rapide, c’est normal de marcher en montant, ça aide à reprendre des forces. Mais marcher sur le plat, marcher les descentes, marcher quand c’est roulant… BORDEL!

Les kilomètres suivants sont allés ainsi: marche, cours, crampe. Endurolytes. Marche, cours, crampe. Enduro… Et parce que c’est sûrement plus amusant, je me renverse les chevilles à quelques reprises dans les descentes… Pas du tout évidentes, les descentes, single track avec roches, racines, fougères à profusion. D’habitude, c’est ma force. Mais là… Fuck! La petite voix n’était plus un murmure, elle prenait de la force: «Regarde, tu vois, ça sert à rien. Tu es cuit, foutu. Arrête-toi avant de te blesser. Pense au Vermont 100 dans trois semaines. Tu veux le courir en béquilles, ton 100 miles? Hein? Ça t’amuserait? Prend ça cool, allez, arrête-toi à la prochaine station. Anyway, tu vas la finir en 12 heures, ta course. À quoi bon! T’es lent comme une tortue. Va te baigner au lac. Va prendre une bière. Allez, allez…» 

Une seule fois j’ai abandonné une course. Marathon d’Ottawa en 2011. Je l’ai amèrement regretté, j’ai passé plusieurs jours à m’en vouloir. Cette fois, pas question d’écouter la petite voix maudite. De toute façon, je savais qu’une autre prendrait la relève si j’abandonnais. Une autre voix plus méchante qui dirait: «Bravo, mon gars! Abandon par manque de coeur au ventre au 20ième kilomètre! C’est superbe! Et maintenant, dis-moi que tu mérites d’aller en courir 160 au Vermont! Dis-moi que tu as tout ce qu’il faut…!!Dis-moi que tu n’es pas un peu LÂCHE!!!» N’empêche, tout en essayant de demeurer zen, d’être en mouvement et de ne pas m’aplatir face contre terre, un DNF (did not finish) semblait quasi inévitable.

La station #3 se trouvait en-haut d’une solide montée. Là, j’ai été testé… Il y avait un ravitaillement d’eau, oui, mais aussi un abri contre le soleil, des chaises et des coureurs assis sur les chaises, l’air un peu déçu. Un bénévole qui disait dans un walkie-talkie: «J’ai trois coureurs ici qui arrêtent pour blessures…» J’ai rempli mes bouteilles, reluqué une fraction de seconde une des chaises vides. Dans cette fraction de seconde, une éternité de oui, de non, de peut-être, de pourquoi pas. Puis je suis reparti. En courant. Vite.

La peur de l’abandon m’a donné un regain d’énergie qui a duré 4 kilomètres environ. Je commençais par contre à sentir des ampoules brûler sous mes pieds. Et les crampes revenaient par à-coups. J’enfilais des capsules d’Endurolytes. Je buvais beaucoup d’eau. J’ai rapidement vidé mes bouteilles. Et j’ai cru que je n’arriverais jamais à la station d’aide #4. J’avais la bouche complètement sèche. Il me fallait boire absolument. Après une autre bonne montée en plein soleil, j’ai aperçu les deux bénévoles et surtout, la table avec les réservoirs d’eau. J’ai pu refaire le plein et repartir assez rapidement.

Après…

Il y a eu la section marécage où ma jambes droite s’est enfoncée jusqu’en haut de la cuisse dans la boue. Voulant prendre appui avec mon bras droit, il s’est à son tour enfoncé jusqu’à l’épaule. Je m’en suis sorti en ressemblant à la Créature des Marais. Tout de suite après, j’ai pu profiter de la rivière… J’y ai sauté à pieds joints et si j’avais pu plonger, je l’aurais fait! Je me suis laissé aller, j’ai pseudo nagé quelques brasses. C’était parfait pour mes jambes. De l’eau bien froide. Au sortir de la rivière, j’ai pu courir la montée menant à la 5ième station, celle où l’on pouvait changer nos chaussures et refaire le plein en gel d’énergie, jujubes d’électrolytes et autres. Au départ, je n’avais pas l’intention de changer mes souliers, mais j’avais quand même mis une paire de rechange dans mon drop-bag, au cas où. Comme mes pieds me faisaient pas mal souffrir, je n’ai pas pris de chance et j’ai remplacé mes Salomon par mes Montrail. Bon choix. Mes pieds ont paru reprendre vie, malgré les ampoules que je sentais bien gonflées. Après avoir descendu d’un trait un lait au chocolat froid pas vraiment froid, je suis reparti d’un bon pas. Je me sentais mieux. Beaucoup mieux. Mieux, mais bon, pas tellement plus rapide…

Il y a eu cette autre station d’aide où les bénévoles ont été surprises de me voir. Où elles m’ont pris en photo avec une grosse pelure d’orange en travers de la bouche. Comme je suis un acteur qui ne s’en fait pas trop avec son image, j’ai rigolé. C’est de cette même station que je suis reparti avec un dernier quartier d’orange qui, m’a foi, a dû tremper dans le chasse-moustique. Ma langue et mes lèvres ont été un instant comme anesthésiées… Au point où j’en étais…

Il y a eu cette longue descente de peut-être 3-4 kilomètres sur un chemin de VTT au gros soleil. Descente où courir à 5 minutes 30 du kilomètre faisait mal en chien. Au moins, je courais!

Il y a eu l’arrivée au ravitaillement prés de La Réserve, un centre de ski. Ravitaillement avec tam-tam et quelques spectateurs pour nous encourager. C’est là que j’ai retrouvé Jean-Michel. Il avait eu lui aussi un mauvais moment à passer. On a décidé de poursuivre ensemble. Une très bonne idée, surtout qu’il y avait pas loin devant nous un monstre de montagne à gravir. Une jolie pente de ski abrupte qui montait montait montait. C’était bien de s’encourager dans l’effort.

Il y a eu ces kilomètres qui n’en finissaient plus de finir, qui sont passer de 50 à 54 à 56, pour finir à 58 sur ma montre Suunto (j’ai remarqué que même les GPS ne s’accordent pas sur la distance du parcours: certains indiquent 56K, d’autres 57, j’ai même vu un relevé de Garmin qui indiquait 59).

Dans les derniers 3 kilomètres, Camille, un ultrarunner de la Martinique nous a rejoint. Il était venu expressément pour la course. Il nous a parlé d’un ultra en Martinique. 140 kilomètres. 4000 pieds de dénivelé. Il l’a couru deux fois. Ça doit être pas mal, quand même, un ultra en Martinique…

On a terminé ça, Jean-Michel et moi en 8 heures 41 minutes 57 secondes. Moins bien que j’aurais aimé, moins pire que j’aurais cru. Rien n’est jamais vraiment perdu.

Camille nous a rejoint dans les secondes suivantes.

Franchir la ligne, c’était comme le Nirvana.

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C’est toujours très satisfaisant de terminer un ultra. La journée a été longue. Les amis sont là, souvent la famille y est aussi. L’ambiance est  festive. Il y a les burgers – bien sûr! – et la bière. Chaque ami(e) coureur(euse) a son histoire à raconter. Les jambes font mal. Les muscles font mal. Il y a bien de réelles blessures chez certains, chez certaines. Mais notre âme – oui, oui -, notre âme est plus légère. Et on sourit. C’est pas cool, ça? Est-ce que ça en vaut pas la peine??

Satisfaction à l’arrivée. Photo de Luc Hamel.

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Je n’ai pas parlé de mon marathon d’Ottawa à la fin mai. Il a bien été. Il en devient donc moins intéressant… J’y ai fait le temps que je visais. 3 heures 30.

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Bouger. Être

en mouvement.

Coûte que coûte.

Avancer.

Ne pas regarder derrière.

Être.

En mouvement.

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Mai: 373.25 km.

Juin: 405.43 km.

Janvier à juin: 1934.5 km.